semaine 38
Portrait de Thierry Robberecht
Allo, allo, quelle nouvelle

Une machinerie

Le 02 juillet 2019

Son roman terminé, il l’imprima comme il en avait l’habitude. Plus de cent pages écrites serrées qu’il ne relit pas. Pourquoi faire ? Il les avait lues, relues, rerelues et corrigées tant de fois. Les pages imprimées, il les fourra dans une enveloppe qu’il mit à la poste. Direction, un grand éditeur parisien. Il n’attendait pas de réponse positive. On avait refusé tant de fois poliment ses tapuscrits qu’il s’en était fait une raison. Pourtant, la semaine suivante, il reçut un coup de téléphone de l’éditeur parisien qui, à son grand étonnement, désirait publier son texte.

-        Vous en êtes sûr ?

-        Absolument. C’est un texte élégant, bien écrit, et très original. Votre texte fera un bon roman. Je vous envoie le contrat cette semaine.

Le soir, seul, il dégustait un excellent verre de vin pour fêter la nouvelle quand l’ordinateur s’alluma spontanément et une phrase apparut à l’écran : C’est moi qui l’ai écrit.

Il fut tellement surpris qu’il renversa sur son pantalon la moitié de son verre. La première chose à faire était d’effacer cette affirmation ridicule. Le problème c’est qu’il ne parvint pas à effacer la phrase parce que plus aucune touche de l’ordinateur ne lui obéissait. Il eut l’idée alors de retirer la prise de courant. Un ordinateur fonctionne à l’électricité, non ? Il retira non sans mal la prise électrique du boîtier. C’est qu’il résistait le salaud ! La prise retirée, il fit le tour de sa table de travail pour savourer son succès, sa supériorité sur la machine. Mais à la place de l ’écran noir qu’il s’attendait à voir s’affichait une belle femme nue aux gros seins, les cuisses exagérément écartées, que l’ordinateur était allé repêcher dans sa mémoire. Le clavier ne répondait plus à ses doigts. Pire, l’imprimante réimprima son texte alors qu’il n’avait rien demandé « C’est moi qui l’ai écrit » s’afficha à nouveau à l’écran.

Il réfléchit longuement à la meilleure façon de réagir devant ce qui ressemblait à une rébellion informatique. L’ordinateur n’était plus tout jeune et c’est ce qui le décida. Il débrancha le laptop, abaissa l’écran, s’empara de la machine et sortit. Quand il déposa la machine dans son coffre, l’écran se releva un peu et il put lire : « Surtout, ne fais pas çà ! »

La batterie fonctionne probablement encore un peu, se dit-il et il démarra, direction la décharge. Une machine qui n’obéit plus, il faut s’en débarrasser.

Arrivé à la décharge pour les appareils informatiques, il s’empara du laptop dans son coffre. Sur l’écran s’affichait : « Tu vas le regretter ! » Une menace dont il ne tint pas compte en jetant l’appareil parmi les autres ordinateurs de la décharge.

-        Bon débarras ! se dit-il.
-        
Rentré chez lui, il songea au nouvel ordinateur qu’il lui faudra acquérir s’il veut continuer à écrire. Heureusement, dans sa boîte aux lettres, se trouve le dépliant publicitaire d’un magasin qui propose des laptops soldés. Ouf ! Il s’en sortira à moindre frais.

Machinalement, il s’empara des pages imprimées de son roman et le relut. C’est vrai qu’il ne reconnait pas son style, c’est vrai que des modifications ont été faites dans le but d’alléger les phrases, les améliorer et les rendre plus agréables à lire.

 

Soudain, il est pris d’un doute. Et si l’ordinateur avait corrigé son travail ? Cette idée était absurde et folle. Il la mit sur le compte de l’irritation et de l’émoi causés par la panne de sa machine. Il se débarrassa du doute comme il s’était débarrassé du laptop. L’affaire était bien oubliée quand il ressentit d’intenses maux dans le bas du dos. Il prit rendez-vous chez son médecin généraliste qui lui conseilla un urologue qui diagnostiqua des calculs rénaux et proposa une opération dans le courant du mois.

Devant l’inquiétude manifeste de son patient, il répéta plusieurs fois qu’il s’agissait d’une opération bénigne et de routine.

-        Vous entrez à l’hôpital le matin et vous ressortez après l’opération.

      Ses amis et sa famille le rassurèrent aussi : « Un opération bénigne, le chirurgien en fait certainement plusieurs dans la journée, mon beau-père a subi cette opération, c’est une formalité.. »

Quand arriva le matin de l’opération, il était rassuré et c’est en souriant qu’il s’étendit sur la table d’opération. Peut-être, n’aurait-il pas dû sourire car l’ordinateur utilisé par le chirurgien et son équipe pendant l’opération était de la même marque que son laptop qui croupissait lamentablement au même moment dans la décharge.

Image: 

© Serge Goldwicht

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Commentaires

Portrait de anonyme
Et comment s'est passée l'opération ????
Portrait de Jacqueline
D’apres Serge Goldwicht, l’origine du monde serait la machine ?

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