semaine 42
Portrait de Yolande Valois
Décodage EXPRESS

Les doigts du vent

Le 09 juillet 2021

L’éventail a connu un parcours intercontinental aussi prodigieux que celui de la porcelaine dont il a les mêmes origines géographiques : en effet, il remonterait au douzième siècle avant notre ère et servait, sous l’empereur Wou Wang, fondateur de la dynastie Tcheou, de signe de ralliement.

On le retrouve en Inde, objet de parure ou chasse-mouches grand format, confectionné de feuilles de lotus ou de palmier pour garder toute son efficacité. Il n’était pas du tout réservé aux femmes.

L’Egypte ne l’a pas ignoré puisqu’il protégeait le pharaon et le représentant du clergé de son écran semi-circulaire. Sa fonction utilitaire n’empêchait en rien la perfection de sa confection. Tout objet servant à honorer un maître ou à assurer le confort de ses hôtes se devait d’être esthétique. Il n’a pas été boudé au Japon qui l’a employé comme support-papier des Sutra bouddhistes.

Puis on le retrouve au seizième siècle en Espagne et au Portugal mais la grande innovation, c’est que son format est minimisé. Il devient un objet personnel et féminin. Il est articulé, orné de scènes pastorales ou sentimentales, il a connu la main de grands peintres comme Goya pour en illustrer les galanteries. La gent féminine s’en empare. A son côté pratique s’ajoute une fonction essentielle à l’époque : un jeu de coquetterie subtil et fascinant. A l’abri de son écran la belle se fait tendre ou courroucée, provocante ou câline. D’un coup sec, en le fermant, elle signifie ses désirs et impose sa loi. En fait, l’éventail rythme le refus, les avances, les promesses.

Pour exprimer ce langage subliminal, sa forme s’est affinée. D’arrondi, il est devenu brisé, fait de multiples tiges d’ivoire retenues par des nuages de soie. La France du 18ième s’en est bien servie. Combien de « Célimène » dans la pièce « Le Misanthrope, de Molière ont-elles joué des prunelles derrière ce mini-paravent, porteur de messages d’amour ? C’est la grande époque des créations, montures d’écaille, d’ivoire, de bois sculpté, de feuilles de papier doré, de chevreau ou de soie.

L’actualité s’y installe : la découverte de Pompéi avec vues du Vésuve en éruption ou des quartiers incendiés de la ville. Le motif des interstices montre des Grotesques, classiques de l’ornementation pompéienne. Sous la Régence, sa renommée est internationale. La décoration sous Louis XV devient flamboyante. La voilà qui emprunte les sujets de décors de la porcelaine, chinoiserie, végétaux, papillons au service de la galanterie. Plus sérieux sous Louis XVI, il se couvre de médaillons, de cartouches et de rubans si chers à la Reine Marie-Antoinette.

Et soudain, l’Empire le boude, voilà le déclin de son grand succès. Il devient un objet pratique au dix-neuvième siècle, muni d’un anneau auquel on fixe une chaîne. Il a vécu bien des bals et caché des rougeurs charmantes, entre les maîtres brins, on pouvait y dissimuler des billets doux.

Qu’en reste-t-il ? Il repose dans des musées, boudé des visiteurs, trop désuets sans doute. Parfois, après LE voyage en Asie, on le punaise, en grand format, sur un mur, mais il reste dans la mémoire comme un témoin gracile du passé du temps où la femme en jouait si bien. Il évoque l’élégance, l’esprit, la grâce. Sans doute est-ce pour cela que Karl Lagerfeld, grand amoureux du dix-huitième siècle, en avait fait sa signature.

 

Image: 
Éventail de type écran, de Yi Yuanji (1000–1064), dynastie Song. Il dépeint des singes sautant de branches en branches. Photo © Domaine public

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