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En collaboration avec les Presses Universitaires de Bruxelles

Francken face à l'Histoire

Edito par Jean Rebuffat, le 22 septembre 2017

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Sur les trottoirs de Rome fleurissent de petits pavés comme ceux-ci qui rappellent comment l'abjection peut naître. Photo © J. Rebuffat

L'indignation soulevée par la dernière affaire Francken vaut bien quelques minutes de réflexion sur les messages ou les leçons de l'Histoire. Précisons d'emblée que l'idée de demander à des autorités d'un pays comme le Soudan de contribuer à faire le tri des réfugiés est évidemment épouvantable. Elle ressort de cette espèce de surenchère provocatrice que la planète voit grouiller de façon inquiétante. Simplisme et populisme en sont les mamelles et les exemples prolifèrent, à commencer par celui du président de la nation la plus puissante du monde, les États-Unis d'Amérique.

Faut-il pour autant user du simplisme inverse pour dénoncer ces dérives? La surenchère a souvent abouti au le pire. On dirait pourtant que cette leçon élémentaire de l'Histoire échappe à tous ceux qui l'invoquent. L'Histoire, en vérité, a toujours été réécrite et réinterprétée constamment pour deux raisons fondamentales, la première, perverse, la seconde, intrinsèque. L'Histoire est un palimpseste qui peut servir de justification à un régime. Et je t'efface de la photo celui qui est en disgrâce! Et je te ressors Mirabeau du Panthéon! Et je te fais de Jeanne d'Arc le héraut du nationalisme français! La particularité de l'Histoire étant qu'elle ne s'arrête pas et qu'elle se crée en même temps qu'elle continue, cela va de pair avec le culte de la personnalité, lequel varie avec les époques: l'équivalent de la statue de Lénine, c'est l'abonnement au compte tweeter de Trump. C'est même ce qui, quand l'Histoire se fait douloureuse, explique la tentation d'effacer les symboles visibles d'un régime honni quand celui-ci chavire, comme avec les statues de Lénine, par exemple. Cependant, quand on veut du passé faire table rase, faut-il pour autant être amnésique? On entend revendiquer partout le devoir de mémoire mais comment faire celui-ci quand l'historiquement correct devient tellement envahissant? J'en reviens à la seconde raison de la variabilité de l'écriture de l'Histoire: elle dépend des valeurs culturelles dominantes; elle s'en imprègne et elle essaie de les influencer. Aujourd'hui, le politiquement correct pose problème. On revendique à la fois le droit de tout pouvoir dire (je suis Charlie) et la nécessité de ne pas blesser les valeurs certes positives que l'on promeut. Le colonialisme est dénoncé; très bien. Faut-il aller jusqu'à scier les statues de Jules Ferry et de Colbert? Le racisme est à l'encan; parfait. Convient-il de dévisser les statues du général Lee et dans la foulée, d'exiger que ce nom devenu prénom soit interdit? L'égalité homme-femme est à l'ordre du jour; il était temps. Devons-nous trouver quelque symbole du machisme à faire choir de toute urgence de son piédestal où il trône depuis si longtemps? Charles V, Charles VII ou même Charlemagne, avec leur loi salique?

Le rappel de l'Histoire, au contraire, est salutaire. Contrairement à une idée reçue, il n'y a pas de causes obligées aux événements, en ce sens que des événements similaires n'engendrent pas forcément des suites identiques. Chercher les causes est naturel et même utile mais crée l'illusion qu'on sait parfaitement pourquoi les choses se sont passées ainsi. Nous sommes en pleine commémoration de la guerre 14-18 et ce qu'on ne dit pas, c'est qu'aujourd'hui, cette guerre serait peut-être évitée dans la mesure où le sentiment de l'honneur des nations a évolué – notamment sous l'influence de ce carnage à répétition et de la Shoah, laquelle pourtant n'était pas inscrite dans une quelconque fatalité quand un coup de feu à Sarajevo, selon le mythe, déclencha les hostilités mondiales...

Toute allusion à ce qui s'est passé est donc en même temps appréciable quand ce n'est pas disproportionné mais limité dans son fondement. L'Histoire n'est pas une science exacte et ne dispose pas de modèles mathématiques comme la physique ou la chimie. Reprenons le cas de Francken. En tirer la conclusion qu'il est nazi est un peu rapide mais souligner que ce qu'il entend pratiquer comme politique ressemble à ce qui fut fait dans la France de Vichy est pertinent. Or le régime de Vichy est de sinistre mémoire et rien que ce terme, sinistre mémoire, indique bien que ce qui est important dans l'Histoire, c'est ce qu'on en retient plutôt que ce qu'on en prédit.

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