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En collaboration avec les Presses Universitaires de Bruxelles

Le Catalan, le Kurde et le Flamand

Edito par Jean Rebuffat, le 29 septembre 2017

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Manifestation en faveur de l'indépendance de la Catalogne à Barcelone en 2012. Photo libre de droits.

Les peuples, paraît-il, ont le droit de disposer d'eux-mêmes. Cette notion, héritée des Lumières mais théorisée au XXème siècle (elle figure dans la charte des Nations-Unies, par exemple), est en réalité à géométrie extrêmement variable en raison de la difficulté de s'entendre sur ce qu'est un peuple... et des contingences de la géopolitique. La Catalogne peut-elle devenir un État? Le Kurdistan peut-il exister?

Un fait étant depuis toujours plus important qu'un lord-maire, l'irruption intermittente de l'éthique dans le débat des nations provoque depuis deux ou trois siècles des situations paradoxales. On ne me fera pas croire que la Crimée ne fait pas partie de la Russie ou que la Slovénie comme le Kosovo restent yougoslaves.

C'est bien joli, l'autodétermination, mais à part un rôle évident dans la décolonisation, et à la décision de la Sarre d'être allemande plutôt que française, on en voit immédiatement les limites et les contradictions. Même là où elle a plus ou moins fonctionné, elle n'a pu faire oublier que c'est plutôt les frontières qui déterminent les peuples que l'inverse. En fonction de ses intérêts et de ses mythes fondateurs, une nation peut ainsi émettre des points de vue amusants. Par exemple, il n'y a pas plus catalonophile, en Belgique, que la NVA. La main sur le cœur, le parti séparatiste se demande pourquoi diable le gouvernement espagnol ne veut pas entendre parler du référendum catalan. Pourquoi? Parce qu'elle rêve d'en faire autant. Mais si on lui fait remarquer que le même principe pourrait s'appliquer à la périphérie bruxelloise, halte-là: on ne touche pas au sol sacré de la patrie! Comme si on ne l'avait jamais fait... Il y a un demi-siècle, la ville de Mouscron est passée de la Flandre au Hainaut et les Fourons de Liège au Limbourg. Il y eut même un découpage rue par rue à Overijse et à La Hulpe... Et on continue à le faire: en 2016, des rectifications territoriales ont été effectuées entre Belgique et Pays-Bas. Les frontières ne sont jamais que la fixation d'un fragile équilibre entre le droit du plus fort, la force de l'habitude et d'autres considérations où le désir des populations (je m'abstiens d'utiliser les mots nations ou peuples) n'est que très secondaire. Elles ne coïncident que rarement avec une réalité ethnique. La Flandre ou le Hainaut sont en Belgique et en France; le Brabant et le Limbourg, en Belgique et aux Pays-Bas; le Luxembourg, entre Belgique et... Luxembourg; la Catalogne et le Pays basque, des deux côtés des Pyrénées et il y a des Kurdes de manière significative dans quatre états – on pourrait multiplier les exemples.

On dira d'ailleurs ce qu'on veut mais ce que les Catalans désirent obtenir par le vote (et avant eux les Écossais ou les Québécois), c'est ce que les Belges ont obtenu en 1830 par les armes et une révolution d'opérette: l'indépendance. Il paraît qu'il faut respecter les constitutions des états démocratiques. Cependant, l'acharnement mis par le pouvoir central espagnol à s'opposer non seulement à ce vote de dimanche mais même in fine à n'importe quel vote d'autodétermination commence à ressembler à de la répression. Certes, l'éparpillement des états en confettis toujours plus nombreux n'est-elle pas une perspective forcément réjouissante. Mais quel verrou juridique est-il jamais parvenu à bloquer indéfiniment une situation où s'opposent deux légitimités? Et pourquoi ce que l'on trouvait aux siècles antérieurs sympathique, l'idée qu'il fallait créer une Pologne puisqu'il y avait des Polonais, ne vaudrait-elle pas pour le Kurdistan? Entre statu quo intenable, réalité du terrain, grands principes, petits accommodements et nécessité d'une certaine stabilité, on voit bien que la vraie règle qui est appliquée est celle du cas par cas...

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