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En collaboration avec les Presses Universitaires de Bruxelles

Dans la déraison personne n'a raison

Edito par Jean Rebuffat, le 27 octobre 2017

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Capture d'écran du site lemonde.fr

Ainsi donc, la Catalogne a ce vendredi en un instant aboli la monarchie, s'est séparée de l'Espagne et proclamé son indépendance. Pendant ce temps, l'Espagne a agité sa constitution et mis en route l'article 155, dissolvant les institutions catalanes et prescrivant des élections pour le 21 décembre. Sécessionnistes ou indépendantistes, choisissez le mot qui vous sied, loyalistes et centralistes ne sont d'accord que sur un point: c'est la faute de l'autre. Le pire est qu'ils ont sur ce point également raison: la déraison l'a emporté. Tous coupables.

Résumons. Nous avons en Espagne un régime démocratique qui a été instauré par un roi institué par une dictature sanglante et illégale qui a pris le pouvoir à la suite d'une guerre cruelle et atrocement meurtrière qui reste ancrée dans les mémoires. Cette constitution, entend-on, a été acceptée par tout le monde et elle permet un équilibre entre état central et régions plus ou moins autonomes. Embrassons-nous, Folleville! Nous avons en Catalogne une majorité composite qui rêve d'un état indépendant, au nom de l'histoire et de la nation, mais avec des arrière-pensées contradictoires dont certaines sont certainement égoïstes. Depuis que cette majorité est au pouvoir, l'état central a multiplié les gestes de mauvaises volontés qui répondent en spirale ascendante aux provocations en tous genres. Deux légalités qui s'affirment démocratiques s'opposent. Mais c'est le pot de terre contre le pot de fer. Parce que l'Espagne est un état reconnu, membre de l'Union européenne, et que si la Catalogne gagnait son indépendance de manière conforme à toutes les légalités du monde, elle ne ferait plus partie de l'Europe.

Il est tout de même piquant d'entendre un homme qui a dirigé pendant un quart de siècle un état indépendant d'un demi-million d'habitants déclarer qu'il ne veut pas d'une Europe à 95! C'est d'autant plus savoureux que ce même état, le Grand-Duché de Luxembourg, est le résultat d'une double soustraction, entre l'indépendance belge de 1830 et son indépendance de 1865. Mais admettons. Comment expliquer en plus que l'Europe a accueilli en ses rangs, et à la vitesse de l'éclair, une Slovénie qui avait fait sécession, puis la Croatie (où il y avait eu une guerre!), sans compter la République tchèque ou la Slovaquie qui s'était séparées par consentement mutuel, ou les pays baltes issus de la désintégration soviétique... Enfin, comment percevoir le référendum tout à fait officiel qui a maintenu de justesse l'Écosse dans le Royaume-Uni, quand on sait que l'argument qui a probablement fait la différence fut celui de la sortie automatique de l'Union européenne du nouvel état qui se serait constitué! Aujourd'hui, il semble que la majorité des Écossais désirent fermement rester dans l'Union européenne et que le Brexit les en empêche...

Parlons-en, du Brexit. La Catalogne ne peut pas quitter l'Espagne ou l’Écosse la Grand-Bretagne... mais l'Europe permet à l'un de ses états membres de le faire! Soulignons encore que l'impréparation du Brexit et les négociations actuelles laissent augurer de ce qui va se passer en Espagne comme en Europe: on va dans le mur et à un moment donné, l'épreuve de force réelle sera difficile à éviter. C'est comme ça que naissent les guerres, fussent-elles civiles.

Plus fort encore: on imagine mal un pays amputé accepter l'admission au sein de l'Union européenne de sa partie séparée – sauf à partir du principe que tout cela se ferait de commun accord. Le droit de veto est-il en ce cas démocratique?

Alors en voulant éviter un problème, l'Europe à 95 (quels 95, d'ailleurs?) et non plus à 28 ou 27, on en créée d'autres qui pourraient se révéler pires. La rigidité postfranquiste et méprisante du roi d'Espagne et de son Premier ministre ne peut pas ne pas évoquer des souvenirs douloureux. La victimisation soigneusement organisée des Catalans est un piège évident: c'est le seul atout des indépendantistes. Quand au lieu de bastonner, la garde civile tirera dans la foule et fera des martyrs, aucun doute, on sera reparti sur le chemin d'un remake de 1936. Les signes avant-coureurs existent: ce conflit déchire les familles en Catalogne même. Les indépendantistes ne peuvent tout de même pas se targuer d'une légitimité indubitable. Dire que 90% des votants se sont prononcés pour la République catalane alors qu'il y a eu, même si le sabotage légal et brutal du scrutin a été excessif, 10% de votes émis par rapport au 22 millions d'habitants, ce n'est tout simplement pas sérieux du tout.

On en est là. Les élections prévues pour le 21 décembre peuvent-elles régler le problème? L'avenir est insaisissable par nature – mais si les politiques de la chaise vide et du pire persévèrent, la catastrophe est annoncée et elle débordera des Pyrénées.

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