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En collaboration avec les Presses Universitaires de Bruxelles

L'Histoire ne légitime jamais rien

Edito par Jean Rebuffat, le 10 novembre 2017

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Ciel, un Belge qui arrive par hasard au pouvoir en Espagne! Que ce portrait de Charles Quint adolescent, dû à Bernard van Orley, et que le Louvre a prêté au musée de Bourg-en-Bresse, puisse aider à éviter les raccourcis historiques...

L'Espagne et la Belgique sont les deux États – je me garde bien d'user des mots nation ou pays – les plus directement concernés par la crise catalane. Or l'histoire de ces deux États est éminemment différente depuis l'indépendance belge. Il faut donc faire attention à ne pas commettre d'anachronismes quand on veut essayer de comprendre ce qui s'y passe.

Leur histoire commune, du reste, est minime. J'entends déjà rugir: et les Pays-Bas espagnols, alors? Pendant des décennies, on a appris aux écoliers enseignés en Belgique une histoire téléologique à la Pirenne où le Belge allait immanquablement sortir du tombeau après des siècles d'esclavage. Il n'y a jamais eu d'occupation espagnole et au reste, s'est-on posé la question suivante: comment les Espagnols ont-ils pu accepter, si l'on jauge tout dans l'optique nationaliste, d'avoir à leur tête, quelques années à peine après la fin de la Reconquista, un empereur qu'une habile politique matrimoniale avait amené au sommet du pouvoir européen? Ce souverain s'appelait Charles Quint, il était né à Gand et gouvernait depuis Bruxelles (sa salle aulique est toujours visitable dans le musée sous la place Royale): bref, un Belge, si celui-ci était déjà sorti du tombeau au début du XVIème siècle...

L'histoire de l'Espagne a continué à être agitée. Qui règne à Madrid? Un Bourbon, descendant de la célèbre famille, et pour cause: Louis XIV avait fini par réussir à placer son petit-fils sur le trône espagnol, ceci non sans conflits sanglants. C'est que l'Histoire n'apporte en elle-même nulle légitimité, contrairement à ce qu'on lit parfois dans les commentaires actuels: la Catalogne n'aurait aucune légitimité historique. D'accord mais l'Espagne ou la Belgique non plus. Avoir été dans les temps reculés un Royaume ou une Principauté ne donne pas automatiquement un droit à l'indépendance. Le duché de Bouillon, réuni plutôt contre son gré à la République française en 1795, peut-il être indépendantiste? Mais l'inverse est possible: s'appuyant sur des mythes, sur des appétits de familles régnantes, sur des intérêts économiques, sur des langues ou des cultures, voire sur des religions, peu importe, il y a incontestablement des mouvements indépendantistes qui existent en Europe. En cela, la Flandre et la Catalogne se rejoignent et l'on observera que dans ces deux régions, les partis indépendantistes sont arrivés au pouvoir démocratiquement, que cela plaise au non. Mais c'est vrai ailleurs, en Écosse ou au Québec. Et bien des pays européens très récents sont nés de ce sentiment de frustration de n'être pas un État. Plusieurs sont désormais membres de l'Union européenne...

Si l'Histoire ne crée pas de légitimité, elle laisse des traces et des blessures, ainsi que des frontières, intérieures et extérieures, dont le côté aléatoire saute aux yeux. Ce sont les guerres, les unions, les révolutions et bien d'autres facteurs qui n'ont rien d'objectif ou de transcendant qui les ont faites, souvent contre la volonté des populations concernées. Or en Espagne, quatre-vingts ans plus tard, la guerre civile est encore saignante et Franco reste le point Godwin local. Quand les discussions s'éternisent, elles ne sont plus audibles par autrui et finit toujours par revenir le spectre du vieux général, invoqué comme un repoussoir ou une insulte. Franco, pourtant, était un nationaliste espagnol forcené, qui a voulu castillaniser à tout prix, et même à celui du sang et du mépris. Toute attitude autoritaire, même si elle s'appuie sur une Constitution dont on dit qu'elle est démocratique (mais ce qu'on en fait peut engendrer des doutes), ne peut pas ne pas renvoyer au franquisme. L'actuel gouvernement espagnol manifeste (son roi aussi) des attitudes autoritaires où la part du nationalisme est évidente et pire, envoie en prison, sous des chefs d'accusation au vocabulaire antipathique, des gens qui ont un mandat et qui ont essayé, très certainement maladroitement et même stupidement, de faire ce pour quoi ils ont été élus!

Il n'est pas normal, il est même tout à fait anormal, que les dirigeants catalans soient embastillés. Là encore, n'ayons pas peur des mots: ce sont des prisonniers politiques.

Qu'arriverait-il en Belgique si, après un discours bien senti du roi Philippe (un prénom prédestiné...), le Premier ministre belge envoyait l'armée arrêter Bart De Wever, Siegfried Bracke, Jan Jambon, Johan Van Overtveldt et Theo Francken sous l'inculpation de sédition et de rébellion, le tout bien assaisonné de détournement de fonds publics?

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