semaine 03

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En collaboration avec les Presses Universitaires de Bruxelles

Préséance entre cadavres réels ou virtuels

Edito par Jean Rebuffat, le 08 décembre 2017

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Une ambiance de match de foot. Pas de doute, on est en Catalogne. Erreur: c'est la Belgique (si elle existe). Notez les drapeaux flamands et le drapeau wallon... Capture d'écran du site RTBF auvio

Jean est mort, Johnny est mort, Philippe est mort, l'Euro 2020 est mort à Bruxelles, capitale européenne sans foot mais promue au rang de capitale indépendantiste de la Catalogne.

Voilà en quelque sorte comment résumer la semaine. Rien ni personne n'est immortel, pourtant certaines choses traversent les siècles et empoisonnent (ou ravissent) les suivants. La mémoire des générations n'est pas entièrement immédiate; elle se nourrit d'un passé mythique qui engendre parfois des avenirs inquiétants. Le passé, d'ailleurs, possède une tendance intrinsèque à devenir mythique et il suffit d'avoir vécu très longtemps pour y accéder en son extrême vieillesse, comme ce fut le cas de Jean d'Ormesson, canonisé de son vivant et bien plus contesté quand il était à la force de son âge. J'aimais bien d'Ormesson, pourtant, cette élégance française et ce goût des paradoxes qui l'accompagne souvent résonnant avec une partie de mes chromosomes et de mon éducation. Johnny Hallyday se moquait bien de l'élégance. Soixante ans de carrière, cela force certes le respect et une voix pareille n'est pas n'importe laquelle, j'en conviens volontiers (j'ai même acheté certains de ses disques). Il me laisse l'impression d'avoir toujours été ce surfeur habile qui ne créait pas les vagues mais les prenait à merveille. Chanter cheveux longs et idées courtes puis se laisser pousser la crinière, passer du hippie au rocker clouté et terminer en motard tatoué, où est la cohérence? Le mérite des caméléons, pourtant, est de montrer l'arrière-plan.

Vu de l'Hexagone où j'ai passé la plus grande partie de ces derniers jours, la mort de Philippe Maystadt n'est qu'anecdotique. Elle garde à mes yeux une valeur de symbole de la déchristianisation des esprits. Voilà un ancien président d'un parti chrétien qui meurt dignement d'une maladie lente et éprouvante en affirmant qu'après la mort, selon lui, il n'y a rien et refusant secours ou consolation d'une église que son parti érigeait au rang de doctrine. Il n'estime pas indispensable d'avoir laissé une trace (ce n'était pas le cas de Jean d'Ormesson...) mais est heureux d'avoir eu une descendance qui a entamé plus jeune que lui cette réflexion critique qui amène au doute sans abandonner la spiritualité – comme si l'incroyance empêchait la philosophie. Jean d'Ormesson, lui, professait une admiration pour les athées dont l'humanisme désintéressé lui était d'autant plus remarquable qu'ils n'espéraient aucune récompense posthume.

L'agitation médiatique aura surtout concerné Johnny Hallyday. Laisser une trace? Une vie après la mort? En tout cas, après la mort la vie continue et il y a une certaine consternation jubilatoire à le constater. L'oxymore s'explique: est-il vraiment important que trois ou quatre matches de football aient lieu à Bruxelles durant l'Euro 2020? Face aux tragédies du monde, on répond non puis on analyse l'épiphénomène comme révélateur des errances belgo-belges. La capitale de l'Europe peine à être celle de la Belgique, mais quelle idée aussi d'imaginer à Bruxelles que le parking flamand jouxtant la Région pourrait être de facto annexé... Puis l'on se dit que le foot c'est important en voyant des dizaines de milliers de Catalans venus au Cinquantenaire réclamer qu'un dialogue s'installe entre Madrid et Barcelone et qu'au moins, on libère les mandataires embastillés comme au bon vieux temps du général Franco. Le Barça est quelque part et un peu partout l'ambassadeur de cette Catalogne. Déguisés en fans de Lionel Messi, ils remplaçaient préventivement les cohortes des supporters qui manqueront dans deux ans et demi.

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