semaine 03

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En collaboration avec les Presses Universitaires de Bruxelles

Chaudière au mazout et couleur de peau

Edito par Jean Rebuffat, le 15 décembre 2017

Image: 

Capture d'écran de la page 10 du Soir daté du 14/12/2017 en pdf

L'histoire est lente et face aux trépidations de l'actualité, on l'oublie souvent. Mais l'oubli lui-même est sélectif. Il faut des générations pour que la résilience s'opère et pourtant, ce n'est pas une raison pour traîner. De quoi parlons-nous? De trois exemples qui ont marqué ma semaine et qui proviennent de la lecture des journaux.

Le plus gros choc a été ce titre barrant une page entière du Soir: «Pendant des années, j'ai cru que les Noirs étaient bêtes». Je me suis toujours demandé, personnellement, par quel étrange mécanisme mental certains avaient pu associer, quand, pourquoi et comment, l'intelligence à la couleur de la peau: pourquoi pas, alors, celle des yeux ou des cheveux? On me dira qu'on y est presque, avec ces blagues sur les blondes, supposées archétypalement stupides. Mais le plus incroyable, c'est que cette phrase entre guillemets qui faisait le titre n'a pas été prononcée par quelque vieux mâle blanc raciste, mais par une étudiante à la peau noire. Or, selon une étude de la fondation roi Baudouin, les personnes d'origine de ce qu'on appelait jadis l'Afrique noire, et singulièrement, dans le cas de la Belgique, des anciens pays colonisés, Congo, Rwanda et Burundi, sont en moyenne plus diplômées que les Belges dits de souche... 60% d'entre elles possèdent un diplôme supérieur au secondaire contre 40% de la moyenne nationale – ce qui ne les empêche pas de chômer en moyenne quatre fois plus et d'être deux fois plus en sous-emploi (surtout les hommes, comme si à cette image négative du Noir, perçu comme lent et paresseux, s'ajoutait une connotation sexiste, comme si on pardonnait plus facilement cela aux femmes!).

En réalité les clichés des XIXème et XXème siècles («au temps béni des colonies») ont non seulement imprégnés les colonisateurs mais aussi les colonisés, dont on comprend qu'ils réclament une meilleure réflexion scolaire sur la colonialisme, ce qui rejoint une observation du Monde revenue à la surface via Facebook: les traumatismes des générations antérieures, même tus, sont intériorisés par les descendants. C'est pourquoi, probablement, subsistent un sentiment diffus de culpabilité en Allemagne (parfois nié avec virulence) et des séquelles postcoloniales un peu partout.

Heureusement, la résilience joue, comme dans les destins personnels, et à terme de deux ou trois générations, le poids du passé s'allège. Pour en revenir à ces citoyens belgo-africains, ils se sentent plus belges que la moyenne nationale (!) alors que son énorme majorité (86%) estime être perçue «comme des étrangers».

Comment faire pour éviter que ces problèmes dont on perçoit aussitôt la part d'injustice qu'ils recèlent soient résolus plus vite? En parler, certainement, mais dans une société hésitante qui devine confusément les nécessités de changements radicaux dans le partage des richesses et la gestion de l'environnement, il est difficile de se centrer sur un seul problème et les décisions qui sont prises sont non seulement exécutoires à long terme, mais encore souvent reportées. On pense aussitôt à la sortie du nucléaire, prévue (après report) en 2025 en Belgique, mais le fait plus anodin qui est le troisième de la semaine est la future interdiction de la vente de chaudières à mazout programmée pour 2035 dans le pacte énergétique. C'est dans dix-huit ans, soit dans un délai dont personne ne se préoccupe, comme s'il n'y avait pas urgence. Or même en supposant que la durée de vie moyenne d'une chaudière à mazout n'est que de vingt ans, cela signifie qu'on se chauffera encore au mazout en Belgique en 2054...

Devant l'accélération des problèmes, tout se passe comme avec les problèmes sociaux: on attend que cela se résolve de soi-même. Bah, dans trois générations, on n'en parlera plus... (à condition qu'il reste quelqu'un pour en parler, qu'il ait la peau noire, jaune ou rouge clair!).

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