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En collaboration avec les Presses Universitaires de Bruxelles

Le mensonge et la vérité (ou le contraire)

Edito par Jean Rebuffat, le 02 février 2018

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Qu'y a-t-il au bout? Photo libre de droits faite par Sami Mlouhi dans la médina de Tunis

Le mensonge est-il indissociable de la politique et utile à la vie sociale? À cette question, qui porte en elle sa contradiction, il n'est pas si facile de répondre. Il en va déjà de la sorte avec la célèbre citation attribuée à Voltaire: «Mentez, mentez, il en restera toujours quelque chose»... qui est un mensonge, ou, si l'on peut dire, un mensonge par agrégation.

Voltaire a bien écrit quelque chose d'approchant, en 1731: «Le mensonge n’est un vice que quand il fait mal. C’est une très grande vertu quand il fait du bien. Soyez donc plus vertueux que jamais. Il faut mentir comme un diable, non pas timidement, non pas pour un temps, mais hardiment et toujours. Mentez, mes amis, mentez, je vous le rendrai un jour.». Une variante est attribuée à Beaumarchais: «Calomniez, calomniez, il en restera toujours quelque chose». Dans «Le Barbier de Séville» (1775), pourtant, Basile dit en fait: «La calomnie, Monsieur! Vous ne savez guère ce que vous dédaignez; j'ai vu les plus honnêtes gens près d'en être accablés. Croyez qu'il n'y a pas de plate méchanceté, pas d'horreurs, pas de conte absurde, qu'on ne fasse adopter aux oisifs d'une grande ville en s'y prenant bien: et nous avons ici des gens d'une adresse!... D'abord un bruit léger, rasant le sol comme hirondelle avant l'orage, pianissimo murmure et file, et sème en courant le trait empoisonné. Telle bouche le recueille, et piano, piano, vous le glisse en l'oreille adroitement. Le mal est fait; il germe, il rampe, il chemine, et rinforzando de bouche en bouche il va le diable; puis tout à coup, ne sais comment, vous voyez calomnie se dresser, siffler, s'enfler, grandir à vue d’œil; elle s'élance, étend son vol, tourbillonne, enveloppe, arrache, entraîne, éclate et tonne, et devient, grâce au Ciel, un cri général, un crescendo public, un chorus universel de haine et de proscription. Qui diable y résisterait?»

Le mensonge, aujourd'hui, dans nos sociétés paradoxales où les fake news pullulent, est très mal perçu dans la vie publique qui admet plus volontiers la calomnie façon sévillane. Dire la vérité, en effet, n'aura de nos jours plus pour effet de ces conséquences terribles que redoutait Voltaire, lequel, en effet, n'eut pas sa vie durant eu un courage physique impressionnant et démentit à voix haute ce qu'il écrivait à plume basse. Et si Beaumarchais fut plus audacieux, faut-il signaler qu'en quarante ans, même avant la Révolution, les choses avaient bien changé et les Lumières commençaient à voir les effets de leur travail de sape de l'absolutisme traduits dans la vie publique? Si tout le monde désormais s'accorde à dénoncer des mensonges à la Cahuzac et si en effet la transparence exige que l'on dise la vérité, il faut tout de même se rappeler que la vérité n'existe pas, que chacun à la sienne et que ce qui importe, c'est la loyauté et l'honnêteté. On rejoint là l'éternel débat journalistique sur l'objectivité. Il est normal de demander à un.e journaliste de répercuter des points de vue qui ne sont pas les siens avec ce respect de l'autre qui accompagne la tolérance. Ceci ne veut pas dire que ce.tte même journaliste ne peut pas combattre par ailleurs ces points de vue ni poser les questions qui dérangent. Ce qui n'est pas admissible, c'est mentir sciemment pour discréditer les opinions que nous ne partageons pas ou pour discréditer les personnes qui les véhiculent. Le Brexit en a fourni un bel exemple.

Le mensonge, cependant, peut n'être jamais que la transcendance de l'approximation, laquelle, hélas, est fort répandue tant dans les milieux journalistiques que politiques, sans compter qu'elle peut être de bonne foi. On appelle ça en franglais du wishful thinking. Un autre exemple? La sortie du nucléaire. Selon qui commande l'étude, sortir du nucléaire est impossible et trop coûteux dans des délais de quinze à vingt ans... ou parfaitement praticable. Pourquoi? Parce que les variables sont telles que fatalement, on fera dire aux chiffres ce que l'on a envie qu'ils disent. Qui peut prédire l'avenir? On peut toujours espérer que demain, on rasera gratis...

Le pieux mensonge a d'autre part certes fait son temps parce que nos sociétés sont décléricalisées et que chaque être humain détermine plus qu'avant les paramètres de sa propre vie. Comment légaliser l'euthanasie si l'on n'informe pas le malade qu'il est incurable? Or jusque dans les années 70, 80, on mentait au malade pour le préserver. La comédie en devenait sinistre. En contrepartie de ce faire semblant, le malade lui-même était prié de faire semblant de ne pas mourir. La mort avait remplacé le sexe comme tabou majeur des sociétés ouest-européennes et selon Jankélévitch, il fallait «mourir pianissimo et pour ainsi dire, sur la pointe des pieds».

L'apologie actuelle de la vérité est probablement un progrès de l'esprit humain car elle va dans le sens de la maîtrise de son destin personnel. Elle a néanmoins un prix qui n'est pas évident à payer. La franchise est brutale, c'est connu depuis longtemps, et toute vérité n'est pas bonne à dire, prétend la sagesse populaire. Il ne faudrait pas tomber dans l'excès inverse et dénoncer comme menteur tout qui émet une opinion approximative. Or on voit bien que le débat public glisse déjà dangereusement vers l'invective, l'injure et la dénonciation. La calomnie, comme l'observait Beaumarchais, se nourrit d'un premier mensonge délibéré et gonfle sforzando... Si le mensonge corrompt, la vérité ne doit pas oublier d'être accompagnée de sa propre remise en question, sous peine de devenir elle-même l'attribut d'une forme de pensée unique ou de totalitarisme – un dogme, en quelque sorte.

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