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En collaboration avec les Presses Universitaires de Bruxelles

Marées noires et idées sombres

Edito par Jean Rebuffat, le 16 mars 2018

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Près de 220.000 tonnes d'animaux morts, du coquillage jusqu'au grand oiseau, furent récoltés en Bretagne suite au naufrage de l'Amoco Cadiz. Photo D.R.

Le 16 mars 1978, l'Amoco Cadiz se brisait sur les rochers de Portsall, déclenchant une terrible marée noire qui eut, outre d'évidentes conséquences écologiques et économiques, des retombées politiques et judiciaires. C'est là où le concept du pollueur payeur a effectué ses vrais débuts. Mais le prix à payer est-il jamais suffisant? Quarante ans plus tard, nous vivons dans une société crispée où la notion de pardon semble difficile à intégrer et même à exposer, comme en témoigne la polémique de la semaine autour de Bertrand Cantat.

Tout se passe comme si le plus grand commun dénominateur des êtres humains devenait de plus en plus petit. Il n'y a guère que les morts que l'on peut appeler à la rescousse sereinement, ai-je pensé en analysant les écrans, les lignes et les images nombreuses (1) consacrées à Stephen Hawking.

Pour des raisons qui me sont personnelles, j'aime beaucoup Hawking, la Bretagne et même la musique de Bertrand Cantat. Je dénonce l'injustice que la nature indifférente avait causée au savant, celle que la cupidité et l'égoïsme avaient engendrée dans le Finistère et celle, affreuse, qui est résultée de l'extrême violence du chanteur à l'égard de sa compagne. Mais je tire une leçon de tout ceci en observant que les médias soulignent l'athéisme de Hawking comme s'il fallait une caution pour émettre l'hypothèse qu'il n'y a nul dieu nulle part, qu'en pratique, des marées noires, il y en eut et il y en a encore et que la polémique sur Cantat a quelque chose de totalitaire en elle-même. Tout cela tourne autour du prix à payer: Hawking, parce que sa souffrance physique le délivrait de tout soupçon d'impureté ou d'intérêt personnels (1); les pollueurs, parce qu'ils essaient de se défiler face à leurs responsabilités; et Cantat, parce que l'on peut estimer que sa peine était trop légère (huit ans de prison dont quatre effectivement vécus; il a été libéré pour bonne conduite), et que donc, il n'a pas payé le prix de son forfait.

Bertrand Cantat, comme individu, ne m'est pas sympathique et son parcours est parsemé de drames dans lesquels il porte une lourde part de responsabilité. Jusqu'à quel point peut-on dissocier l'individu de son œuvre? Voilà déjà un débat difficile. Je peux comprendre le dégoût: je le ressens moi-même vis-à-vis de Céline. Ayant lu d'abord ses pages antisémites, j'ai toujours refusé de lire ce que beaucoup présentent comme des chefs-d’œuvre de la littérature française. Mais c'est une décision personnelle et je n'entends pas la généraliser. Or la campagne de boycott actuelle vise à forcer tout le monde à ne pas avoir accès aux spectacles que Cantat peut donner. Je comprends d'autant mieux le principe du boycott que je l'applique moi-même, là aussi à titre individuel: je n'ai pas envie d'être en sa présence, je ne vais donc pas le voir. Mais si je déteste la violence et si je perçois bien que la prise de conscience actuelle quant à celles faites aux femmes mérite le soutien, je suis également sensible au fait que deux arguments de Cantat sont moralement recevables: il a purgé sa peine et il a le droit de se réinsérer, comme n'importe qui.

C'est à chacun d'entre nous de se déterminer dans ce débat. La tentation de l'exemple me rappelle un refrain que l'on entend souvent dans les palais de justice: la justice pour l'exemple n'est pas un exemple de justice. On eut plus de considération pour la Standard Oil: il fallut quatorze ans pour que la décision de justice tombe. La Bretagne était redevenue propre depuis longtemps. Quatorze ans après son crime, Bertrand Cantat n'en est pas là.

Un lien récapitulatif des marées noires bretonnes

(1) J'ai déjà dit pourquoi j'accordais sur le dernier terme. Avouez que vous n'avez pas été choqué.e par ces deux accords.

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