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En collaboration avec les Presses Universitaires de Bruxelles

Une polémique pleine de sous-entendus

Edito par Jean Rebuffat, le 27 avril 2018

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Ken Loach photographié durant la cérémonie. Photo © Gabrielle Lefèvre

Ainsi donc, jeudi, Ken Loach est devenu (avec quelques autres, dont Christiane Taubira) docteur honoris causa de l'Université libre de Bruxelles, après l'avoir été d'autres institutions prestigieuses, comme Oxford. Il est intéressant d'observer combien les présupposés, les sous-entendus et les objectifs cachés des uns et des autres a dévoyé un débat qui aurait pu être sain.

Je comprends parfaitement que la manière dont certains propos du cinéaste britannique ont été rapportés aient pu inquiéter (lire l'article de Gabrielle Lefèvre). Je suis le premier à me lever pour lutter contre toute forme d'antisémitisme et de négationnisme. Je pense que la liberté du débat historique doit être totale mais limitée par les faits, notamment en ce qui concerne la Shoah, fait avéré et littéralement incontestable (ainsi que Ken Loach lui-même l'a souligné).

Je partage entièrement la célèbre phrase de Poincaré, selon laquelle la pensée ne doit jamais se soumettre à rien (je résume), si ce n'est aux faits eux-mêmes. Je suis critique à l'égard de la politique israélienne et je ressens la difficulté, aujourd'hui, d'être palestinien. Je suis parfaitement conscient qu'un certain angélisme de gauche comprend une part d'a priori qui parfois, pousse à l'indulgence quand il ne le faudrait pas. J'affirme comme historien et comme journaliste que les religions et les structures étatiques qu'elles ont parfois pu engendrer ont commis des atrocités qui trouvent encore leur prolongement aujourd'hui.

Je suis d'accord pour dire que sous couvert d'antisionisme, certains endossent des attitudes qui sont antisémites ou qui peuvent l'être. Je partage l'idée selon laquelle le conflit lié à l'existence d'Israël (soit depuis 70 ans!) influence les esprits, cause des humiliations et brise des espérances; et qu'en dehors de la reconnaissance de deux états appelés à coexister, il n'y a pas de solution.

Je reste néanmoins très réservé devant une polémique comme celle-là où tout s'est passé comme si chacun avait d'emblée pris une position qu'il a ensuite voulu garder sans la changer. La mauvaise foi a triomphé, en fait. Ce fut un récital de «voyez comment ils sont» et d'instrumentalisations dont en bout de compte, la finalité était obscure: s'agissait-il d'éviter une erreur à l'ULB, de dénoncer l'islamo-gauchisme, de rappeler que l'antisémitisme est redevenu banal et tue, de rendre hommage à un cinéaste engagé ou que sais-je encore?

J'ai vu avec stupeur des gens de qualité, dont l'avis m'importe, choir dans tous les simplismes, du côté des pour comme du côté des contre, et pire, je ne peux pas m'empêcher de penser que dans les démarches ou remarques de certains, dont même le Premier ministre fédéral belge Charles Michel, il y a des calculs politiciens qui transpercent sous une couche de bons sentiments. Ne comprend-il pas, par exemple, que la leçon de morale qu'il entend donner à son université et qui est un appel à voter pour lui en direction d'une communauté est une erreur funeste? En réalité dans ce qu'on appelle la communauté juive, il y a bien des composantes antagonistes qui n'auront pu être convaincues qu'à la marge (ce qui nous ramène à des chiffres de quelques centaines d'électeurs tout au plus). Et en faisant semblant qu'il se dresse en défenseur d'une communauté, ne justifie-t-il pas indirectement ce fantasme d'une communauté juive toute puissante dont lui-même ne serait que le jouet et surtout, ne renforce-t-il pas ce communautarisme dont souffre la société contemporaine? Le vote juif, le vote musulman, le vote catholique... à quand tout simplement les votes des citoyen.nes?

 

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