semaine 50

La tentation totalitaire du gilet jaune

Edito par Jean Rebuffat, le 30 novembre 2018

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La contagion française touche Bruxelles et la Belgique. Photo © Jean-Frédéric Hanssens

Nous nous dirigeons peut-être vers un monde totalitaire. Quand on examine le phénomène dit des gilets jaunes, qui n'en finit pas d'accaparer les ronds-points et les commentaires (dont les nôtres), la question est pertinente. On a dit beaucoup là-dessus. Sur la désaffection populaire des milieux politiques ou syndicaux, sur l'écologie, sur l'acceptation de l'impôt, sur la mort du modèle actuel, sur le caractère protéiforme ou spontané du phénomène et sur bien d'autres choses. Peu, en réalité, sur l'aspect psychologique du gilet jaune.

Dans ma petite ville occitane, les personnes qui, sur la route principale, occupaient le rond-point face à l'inévitable zone commerciale, ressortaient clairement de la catégorie des braves gens qui ne feraient pas de mal à une mouche. Mais là comme partout (ne parlons pas des casseurs qui s'infiltrent), un curieux sentiment les habitait, une sorte d'ivresse du pouvoir que l'on prend et que l'on exerce. On connaît le principe: pour passer, il faut montrer patte blanche, ou plutôt gilet jaune posé sous le pare-brise et accompagner son passage d'un vaste coup de klaxon en guise de soutien. Que certains passent de la sorte parce qu'ils appuient sans réserve le mouvement, d'accord. Mais beaucoup, en réalité, se résignent aux apparences du soutien. Peu importe qu'ils soient vingt ou soixante pour cent à se conformer à cette exigence implicite, elle est dangereuse en soi, pas du tout parce que les revendications (discutables et confuses) des gilets jaunes menacent directement nos libertés individuelles, mais parce que cette soumission exigée est le préalable à n'importe quel totalitarisme. Les exemples dans l'histoire ne manquent pas. Le monde se dualise et très vite, celles et ceux qui ne sont pas pour nous sont contre nous, donc nos ennemis, donc dangereux. L'instinct de survie pousse à éviter de se trouver dans cette posture désagréable. Or il n'y a pas de petit pas acceptable sur cette pente périlleuse. On en observe déjà la suite dans la méfiance haineuse que ces gilets jaunes manifestent souvent vis-à-vis des journalistes, jusqu'à les menacer physiquement, comme cela s'est vu en France et en Belgique. C'est que les médias sont accusés de ne pas faire correctement leur boulot et de donner une image qui ne serait pas obligatoirement positive, sans réserve aucune, d'un mouvement qui pose beaucoup de questions, certaines bonnes, d'autres moins voire pas du tout. Quand on doit être d'une opinion, d'une seule sensibilité et d'un seul comportement, qu'il n'y a pas de choix possible, que le contrôle social majoritaire est contraignant, moralement et physiquement, on vit en dictature.

Il y en a qui en rêvent. Mais bien sûr, parmi les gilets jaunes, la plupart ne veulent pas ça. Ils veulent juste que le plein coûte moins cher comme en 1922, les Italiens voulaient que les trains partent à l'heure.

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Commentaires

Portrait de Marc Sinnaeve
Quand, en Belgique, en France, en Grèce et ailleurs, on envoie paître les corps intermédiaires syndicaux chargés de faire contre-pouvoir ou contre-poids aux exécutifs, à leurs lois Travail, et à leur fiscalité injuste, il ne faut pas s'étonner... Quand on scrute le moindre des "débordements" des cortèges syndicaux et des grèves, pour mieux les disqualifier, pour mieux pouvoir affirmer que leur revendication est "discréditée par les violences"... alors que le discrédit en question est décrété, non pas par les "casseurs", mais par les médias et les pouvoirs eux-mêmes, il ne faut pas s'étonner... Quand on envoie 50 % de la population (hors classes populaires) effectuer un surtravail sous-payé, qu'il s'agisse de travail de petits indépendants ou du travail de salariés moyennement qualifiés, en répétant que c'est normal, que c'est la modernisation qui veut ça et que les gouvernants tiennent le gouvernail bien en main (comme, en somme, le disaient les autorités politiques, financières et bancaires en 2007 et 2008, juste avant le krach de Lehman's et du système), il ne faut pas s'étonner... Quand on s'assied sur le vote populaire comme en 2008, lorsqu'on a introduit par la fenêtre du Traité européen de Lisbonne un "oui" français défait par le "non" trois ans plus tôt, il ne faut pas s'étonner... Il ne faut pas s'étonner de voir le peuple, le vrai celui-là, le peuple brut, "authentique", faire irruption dans notre petit confort bourgeois de gauche certain de la supériorité de ses valeurs si vite qualifiée d'antifascistes (c'est commode et ça clôt tout débat rapidement). Ce peuple populiste (pour une fois au sens premier, non connoté, du terme), on se le prend tous en pleine face dans toute sa diversité déconcertante, de l'extrême droite à l'extrême gauche en passant par les abstentionnistes, dans toute sa rage, plus que sa colère, forgée par une plainte jamais prise en compte, dans son savoir-dire et savoir-être socialement, culturellement et communicationnellement incorrects aux yeux des nantis culturels, dans tous ses préjugés (que seul lui, bien sûr, entretient), dans tout son ressentiment face au mépris de classe dont il est l'objet de la part des différents pouvoirs et des belles âmes, de droite comme de gauche. Dans toute son intelligence aussi, dans ta toute sa lucidité sur les inégalités et les injustices, sur le péril écologique et sur le tour de passe-passe de l'éco-responsabilité qui est à l'écologie ce que l’État social actif est à la Sécurité sociale : "soyez responsables, faites un effort, et tout ira mieux". Comme si la responsabilité de la fin proche de ce monde était imputable avant tout aux citoyens, aussi consuméristes et automobilistes aient-ils été encouragés à être depuis plus de soixante ans. A propos de danger fasciste, il faut le faire savoir à #MeToo : les gilets jaunes mettent les femmes en avant. Elles sont présentes aussi bien dans les blocages que sur les plateaux. Et "même blondes", elles parlent plutôt juste. Même quand l'une ou l'autre dérape sur migrant qui... Fasciste? Il faut pouvoir comprendre(pas approuver nécessairement, mais pas condamner a priori non plus), cette dynamique du dépassement propulsif d'un mouvement par lui-même, jusque dans sa violence, inévitable vu l'histoire. Violence qui répond à celle que lui renvoie la propre violence du "système" (même si le terme est réducteur): l'incompréhension, l'infantilisation, le mépris paternalistes. C'est pourquoi il est vain de chercher à distinguer gilets jaunes pacifistes et ultras noirs violents: la violence est sortie de sa boîte parce qu'on a voulu ignorer trop longtemps les tensions, les conflits, les souffrances qui s'exprimaient mezzo voce. Quand on enchaîne la conflictualité, on récolte la violence. Ceci n'est pas, n'est plus, une crise. Trop tard pour une simple crise. C'est un début d'insurrection, sans doute. Celle dont tous les gauchistes (moi le premier) ont toujours rêvé, (plus) jeunes. Mais pas avec ce casting-là, hein, pas ce peuple-là. "Salaud de peuple". Bon, on ne va pas le changer d'ici à la semaine prochaine. Quand la terre s'effondre jusqu'à exposer ses entrailles, les chocs qui accompagnent ne sentent pas toujours forcément bon. Faudra faire avec. Parce que si on veut faire sans ce peuple-là, on risque de devoir faire contre. Et quand viendra l'heure de se compter, je ne suis pas certain qu'on sera les plus nombreux. L'ultime pour la route. Pourquoi 1.500 misérables pèlerins, le 2 septembre (j'y étais) au premier rendez-vous pour le climat à Bruxelles (mêmes organisateurs)? Et 65 à 75.000 le 2 décembre? Prise de conscience massive en trois mois? Dégradation décisive du climat depuis lors? Ou, hypothèse, effet "gilets jaunes"? Lesquels, sans le rechercher, ont néanmoins mis la question climatique sur la même table que la question sociale, et qui ont montré que reprendre possession de l'espace public, ça peut faire sens? Allez savoir avec ces crypto-mussoloniens...
Portrait de Tom Goldschmidt
Marc, que la plupart de tes remarques sont justes n'implique pas que ce danger n'existe pas, au moins à l'état d'embryon. Et que les pêcheurs en eau trouble sont sur la brèche pour le faire grandir. Quant à affirmer que les media entretiennent le discrédit vis-à-vis des GJ, c'est quand même amusant de mettre cela en parallèle avec une longue diatribe parue récemment dans Mediapart, où l'on dénonçait avec virulence la complaisance des media envers le mouvement (https://www.mediapart.fr/journal/economie/191118/gilets-jaunes-pourquoi-les-trouve-t-si-gentils ). "Rarement – jamais ? – les avait-on vu tendre leurs micros et leurs carnets de notes avec tant d’empressement, avec une écoute si attentive, soucieuse de ne pas disqualifier"... etc. Comme quoi, quel que soit le méfait reproché, la presse en est coupable. Cordialement, Tom

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