semaine 21

Satan, le hidjab et Voltaire

Edito par Jean Rebuffat, le 01 mars 2019

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Contrairement à une idée répandue, il n'est pas obligatoire de jouer au beach volley en maillot. La seule exigence est que les deux membres d'une même équipe soient habillé.es identiquement. Mais ici, à Rio en 2016, avez-vous vu les Égyptiennes? L'une est voilée, l'autre non. Photo d'archives D.R.

Que le voile islamique soit une marque religieuse ostentatoire et qu'elle soit marquée sexuellement, ce qui est inégalitaire en soi, tout cela ne fait aucun doute. Que d'autres religions prescrivent à leurs officiants ou à leurs fidèles d'autres signes discutables est un fait. On pourrait d'ailleurs écrire que par nature, toute soumission à une religion quelle qu'elle soit comporte une part choquante pour l'esprit libre, sauf à constater tout de même que le XXème siècle a promu un monde sans dieu au rang des possibles et que cela a eu une influence sur les croyants. Beaucoup doutent et agissent en usant de la morale commune, elle-même imprégnée de cette conception athée (au sens littéral du mot) selon laquelle les lois sont faites par et pour les hommes hors de toute transcendance ou révélation.

Il suffit par exemple de constater les ricanements qui ont accompagné la sortie du pape François voyant dans le Malin la propension pédophile de bien des prêtres et des évêques. On peut les résumer par ce témoignage lu cette semaine dans Libé: «Ce n'est pas Satan qui m'a mis les mains aux fesses». Cela dépasse l'anticléricalisme parce que ces protestations viennent souvent des croyants eux-mêmes, qui ne remettent pas forcément entièrement leur foi en cause mais qui attribuent à ces déviants une attitude exclusivement humaine et absolument individuelle.

C'est dans ce contexte qu'il faut décrypter la polémique du fameux hidjab Décathlon, qui a enflammé la presse française (et belge) cette semaine, ainsi que les réseaux sociaux francophones. Tout temple a toujours eu ses marchands et la vente de produits dérivés, pour parler moderne, a fait le bonheur des cultes et de tout ce qui les entoure. Le pèlerinage est aussi un voyage et si l'humanité était immobile, la civilisation se limiterait à quelques hordes dans le riff africain. Ajoutons que les religions, parce que ce sont des explications du monde, n'ont pas eu que des côtés négatifs. Elles ont souvent été utilisées pour asservir, c'est clair, mais elles furent des réponses à des questions intéressantes qui subsistent toujours et elles créèrent des valeurs pertinentes dont nous partageons l'héritage. Qui ne souscrit à ces sages préceptes comme «aimez-vous les uns les autres?».

Eh bien appliquons celui-ci à cette question du hidjab au lieu d'expédier des avis comme en guerre on s'envoie des obus. Répétons qu'en effet, le voile est une double soumission et que le geste des Iraniennes qui l'ôtent en public est bien sympathique. Mais d'autre part, ne peut-on comprendre qu'il vaut mieux, en attendant le grand soir où le monde sera enfin, débarrassé des dieux, faire du sport en hidjab ou en burqini que n'en point faire? Quant Cathy Freeman, en 2000, revêtait sa combinaison à capuche pour gagner le 400 mètres au Jeux olympiques, elle ne manifestait aucune allégeance à autre chose que sa croyance à elle selon laquelle, plus aérodynamique, elle courrait plus vite. Ce qui dérange dans le voile, c'est l'obligation, pas le vêtement. Alors créer l'obligation inverse, est-ce utile? La laïcité punitive n'a aucune chance de convaincre celles et ceux qui veulent la liberté et comme le remarquait déjà Voltaire, «la vérité luit de sa propre lumière, et on n'éclaire pas les esprits avec les flammes des bûchers». Fussent-ils postmodernes.

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Commentaires

Portrait de Grunchard
"Le hijab de Decathlon France, le voile et la défaite de la pensée" par Natacha Polony, Directrice de la rédaction de Marianne Lemag, le 28 février 2019. La banalisation des #burkinis et autres « #hijab de running » remplit un rôle précis : nous faire admettre que notre vision universaliste de la #mixité homme-femme est à remiser aux oubliettes de l’histoire. Ah, la belle polémique ! La mise en vente par Décathlon d’un « hijab de running », entendez une cagoule pour courir tout en masquant ses cheveux, a permis une magnifique mise en jambe printanière avant le prochain épisode du burkini collection été 2019. Non pas qu’il faille prendre à la légère cette nouvelle banalisation du voile version « modernité décomplexée ». Bien au contraire. Mais la façon dont surgissent ces polémiques à répétition, et la pantomime médiatique à laquelle elles donnent lieu, a quelque chose de désespérant. Le résultat est là : les accusations d’#islamophobie ont plu, l’ Observatoire de la laïcité a pu, une fois de plus, faire la promotion du multiculturalisme à l’anglo-saxonne, et L'Express titre sur son site : « Le Washington Post ridiculise la France », sans même comprendre qu’une telle formulation n’est que l’acceptation des présupposés idéologiques américains. Non, le Washington Post ne « ridiculise » pas la France. Il veut la tourner en ridicule, ce qui n’est pas la même chose. La France doit-elle pour autant se sentir ridicule de considérer qu’il y a là matière à débat ? C’est bien une certaine vision des rapports humains et de l’organisation de l’espace public qui est en jeu. Rien là de ridicule. Aussi, commençons par rappeler une évidence : le port du voile est autorisé dans l’espace public. Nous vivons dans une société libérale dans laquelle chacun peut se vêtir comme il l’entend, afficher ses opinions et ses croyances, à l’exception de quelques espaces spécifiques comme l’école, puisqu’elle est un lieu d’apprentissage des libertés et d’émancipation par le savoir, ce qui nécessite de ne pas y venir drapé dans ses certitudes et ses appartenances. Une femme peut donc, contre toute forme d’hygiène et de confort, pratiquer la course à pied les cheveux couverts, elle est libre. BÊTISE CRASSE Pour autant, l’apparition de ce genre d’accessoire, après le « burkini », ne peut-il pas légitimement choquer une partie de la population ? C’est bien là que se situe la discussion. Il est consternant que ce genre d’événement donne lieu à un déferlement de haine et de racisme. Il est effarant que l’enseigne Décathlon renonce à commercialiser un tel objet par crainte pour la sécurité de son personnel. Et la bêtise crasse qui déferle sur les réseaux sociaux n’a qu’un résultat : permettre d’assimiler tout opposant à l’extension progressive du port du voile à un ignoble raciste. Bravo ! Disons-le pourtant : il est parfaitement légitime de considérer que la fusion du marketing et du communautarisme est en train de détruire le pacte politique et social qui différencie la République des démocraties libérales anglo-saxonnes. Parce que ce pacte républicain repose sur une vision universaliste dont la question des rapports hommes-femmes est une des dimensions. Dans cette organisation politique qu’est la République, les citoyens ne sont pas des individus isolés ou organisés en communautés sans aucun lien les uns avec les autres, et dont la cohabitation est régulée par le droit et le marché. La République n’existe que par le partage d’un minimum de valeurs, parmi lesquelles l’idée que nous sommes des citoyens avant d’être des croyants ou des représentants d’une communauté, et l’idée que l’homme et la femme peuvent se côtoyer dans un espace public mixte sans que les femmes aient à se couvrir pour se protéger du désir des hommes. Car on peut le tourner dans tous les sens, le voile marque le fait que la chevelure des femmes, parce qu’elle suscite le désir, doit être cachée. Les femmes sont coupables du désir qu’elles inspirent. Ce n’est pas à l’homme de se contenir mais à la femme de se protéger, telle une proie. On entend, bien sûr, le discours de ces jeunes musulmanes qui se veulent modernes en affirmant que le voile ne regarde qu’elles et leur rapport à Dieu. Une marque d’humilité, disent-elles. Et elles ont le droit de le penser. Mais on a le droit de leur faire remarquer que l’humilité, pour les femmes, consiste donc à se cacher… UNIVERSALISME À REMISER ? La banalisation des burkinis et autres « hijab de running » remplit en fait un rôle précis : nous faire admettre que notre vision universaliste de la mixité homme-femme est à remiser aux oubliettes de l’histoire. Imposer, sous couvert de « coolitude », la stigmatisation de la femme tentatrice et l’impossibilité de laisser le désir s’exprimer librement sans être criminalisé. Ajoutons à cela l’affichage identitaire qui permet à chacun de mettre en avant ce qui le différencie plutôt que ce qui le relie au reste de la société. Et tout cela se fait à coup de distorsions conceptuelles et sémantiques. Le terme « mode pudique », repris par des médias peu attentif à la portée idéologique des mots en est le meilleur exemple. Tout autre choix vestimentaire est donc soupçonné d’être « impudique ». C’est bien ce que l’on voit dès l’été, quand des jeunes gens, garçons et filles, s’érigent en police vestimentaire pour réprimander les jeunes femmes trop dévêtues. Quel progrès ! Mais le renversement conceptuel est parfait : on a encore vu ces derniers jours des commentaires tout sauf neutres pour déplorer qu’en France, on « oblige » les femmes à se dénuder… Pire escroquerie encore, on entend déplorer la stigmatisation « des » musulmanes. Traduisez : toute musulmane aspire à porter le voile. Mieux, le burkini et le hijab de running seraient pour elles des libérations puisqu’ils leur permettraient de pratiquer des activités sportives en toute liberté ! Ou comment faire de l’enfermement des femmes la norme et du voile le signe de reconnaissance des « vraies musulmanes ». Toutes les musulmanes qui vivent leur foi sans signe extérieur, et toutes celles qui, dans le monde, se battent pour avoir le droit de se libérer de ce bout de tissu, remercient vivement la paresse linguistique et conceptuelle des médias occidentaux. Ces questions ne relèvent nullement de la loi. Les arrêtés anti-burkini étaient une stupidité décidée par des maires empressés de montrer à leurs administrés qu’ils agissent. La bataille qui se joue, car c’en est une, est culturelle. Ce qui est en jeu est l’universalisme hérité de l’humanisme et des Lumières et sur lequel repose notre pacte républicain. Nous pouvons décider de changer de modèle. Mais encore faut-il qu’une majorité du peuple en soit d’accord. Pour l’instant, nul n’a demandé leur avis aux citoyens. En revanche, l’absence totale de transmission des savoirs et des textes, le recul de la maîtrise du vocabulaire, sont les meilleures armes de tous ceux qui attendent l’effacement de ce modèle républicain et son remplacement par le règne du marché.
Portrait de Tom Goldschmidt
Ce qui est curieux, c'est qu'on n'entend pas de pareils hurlements devant l'imprégnation, mille fois plus présente, par la publicité, ("le viol des foules") notamment, puisque c'est de cela qu'on parle, dans le sport. Or, depuis longtemps, les compétitions ne sont plus qu'un matraquage de marques imprimées sur des maillots. Les équipes du Tour de France sont aujourd'hui désignées par les noms de leurs sponsors. Les prestations des Diables Rouges déclenchent une marée d'hystérie très ouvertement marquée au sceau d'une campagne pour une boisson alcoolisée, alors que l'alcool fait des ravages qui ne sont plus à prouver (y compris les bagarres déclenchées dans les stades par des hooligans bourrés). Je cherche encore les protestations. Je suis pour l'interdiction des signes religieux et politiques à l'école publique et au guichet des administrations; Point. J'espère qu'on n'en n'ira pas jusqu'à voir des pubs sur les guichets de l'état civil, mais je n'en suis pas sûr. On en trouve déjà dans certains journaux de classe, donc à l'école. Les compétitions ne sont pas organisées sous l'égide des instances publiques. Si on y interdit le voile, on doit aussi, dans la même logique, l'interdire dans la rue, ainsi que tout signe d'appartenance religieuse et politique (les drapeaux des partis doivent dès lors être interdits dans les manifestations). Mais pour l'instant, la Constitution garantit la liberté d'expression et d'opinion. Vivre dans une image inversée de l'Arabie Saoudite, non merci. Par ailleurs, le retrait par Décathlon est une grande, grande victoire pour les islamistes, qui n'attendent que cela : démontrer aux musulmans qu'ils sont discriminés. On leur fournit ainsi exactement ce qu'ils désirent, et, sous prétexte de la combattre, on contribue à la communautarisation.
Portrait de Michel Noirret
Et bien entendu, l’ensemble des musulmans va se sentir discriminé! Faudrait demander à Hamid Bénichou ou Boualem Sansal, ou Ineb alRazaoui s’ils se sentent vraiment discriminés! Mais bien sûr Tom Goldshmidt pourra nous dire que ces personnes ne sont pas de vraie culture musulmane, complètement contaminés par les croisés anciens colonisateurs.
Portrait de Yvan Biefnot
La neutralité de l'Etat doit être respectée dans toutes ses institutions, administrations, écoles,services publics. Là, pas de signes d'appartenance religieuse, politique, philosophique, en contact ou non avec le public. En matière de sport, l'exigence de neutralité n'est pas la même, bienséance et conduite correcte s'imposent.Quant à l'équipement il me semble que ce sont les organisations compétentes qui doivent décider ce qui est le mieux approprié pour la pratique de chaque discipline, fonctionnellement parlant. Y a-t-il un problème si un/e participant/e porte un voile, un turban, pour autant que cet accoutrement n'est pas dangereux pour la pratique de la discipline et ne crée pas un avantage vis à vis des autres compétiteurs/trices ?

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