semaine 21

Démocratie, je t'aime, moi non plus

Edito par Jean Rebuffat, le 26 avril 2019

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Pour la cinquième fois en onze ans, l'Espagne vote. Une crise dans une démocratie n'est pas obligatoirement une crise de la démocratie. Photo © Jean Rebuffat

 

Dimanche, pour la cinquième fois en onze ans, les Espagnol.e.s retournent aux urnes pour élire leurs députés. On ne sait trop ce qui va en sortir. Pendant ce temps-là, en France, le président de la République semble ne convaincre que ses partisans. On ne sait pas trop ce qui va se passer samedi point de vue gilets jaunes. Et en Belgique, on élabore des scénarios les plus improbables les uns que les autres quant à la future majorité fédérale qui sortira des urnes le 26 mai, tandis qu'au Royaume-Uni se préparent des élections européennes qui apparaissent comme le plus incroyable simulacre démocratique mis sur pied.

Alors, malade, la démocratie, à bout de course?

Eh bien il paraît que non. Globalement, à en croire la dernière étude française effectuée dans le cadre d'European Values Survey et publiée par les Presses universitaires de Grenoble, les citoyen.ne.s de la République, si prompts à se plaindre, estiment à 90% nécessaire de vivre dans un état démocratique. Et parmi les valeurs citées comme caractéristiques essentielles d'un régime démocratique, ils et elles citent les droits politiques et les libertés fondamentales avant les droits économiques et sociaux et montrent un attachement profond au système tel qu'il fonctionne depuis trois quarts de siècle.

Alors d'où vient cette labilité politique extrême et cette tentation d'essayer à chaque fois autre chose, serait-ce le populisme ou l'extrême-droite? Question pertinente et difficile. On pourrait imaginer que l'égoïsme règne en maître; c'est le contraire. On observe un altruisme plus important et une propension très nette au libéralisme des mœurs, il est vrai d'autant plus forte que l'on est soi-même instruit et aisé. Mais cet altruisme n'empêche pas l'individualisation plus grande qu'auparavant, qui s'inscrit dans une démarche collective: on veut être maître de ses choix et en même temps, tout simplement et très bêtement, heureux.

C'est une aspiration dont Saint-Just disait à la Révolution qu'elle était une idée neuve en Europe. La démocratie, dans ces conditions, ne peut que décevoir car elle ne peut pas rendre tout le monde heureux; elle épuise son crédit tout en restant un idéal qu'on estime trahi. Bref les limites du système ne sont pas prises en compte comme des limites mais comme des défauts. On le voit même jusque dans le paradoxe des gilets jaunes, qui réclament plus de services publics mais moins d'état...

Près de cinquante états européens participent à ce type d'enquête. Le constat est là aussi paradoxal: le sentiment de fierté national est en hausse constante alors qu'une tendance profonde est de converger vers les mêmes valeurs. Il faudra bien résoudre ce nœud. Si quelqu'un a une idée, l'Europe entière irait mieux et ce qui est positif dans ce baromètre pourrait réellement s'exprimer, comme la priorité à donner à la protection de l'environnement plutôt qu'à l'économique.

 

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Commentaires

Portrait de Marc Sinnaeve
Merci pour cette réflexion. Pour tenter de répondre à votre dernière question... Sans doute convient-il de prendre en considération, avec Paul Ariès, la nature souvent «conservatrice» des aspirations populaires. Ce qui implique de penser la nécessité de se libérer, non du progrès en tant que tel, mais de la « foi béate dans le Progrès » (économique, technique, etc.). De manière, par exemple, à apprendre à différencier ce qui relève de la conservation (des droits politiques, économiques et sociaux, des conditions de la vie, du "bonheur") et ce qui relève de la réaction et de la régression (politique, sociale, religieuse…) Ces dernières représentent, pour l’auteur d’Écologie et milieux populaires, «tout ce qui défend les intérêts matériels et moraux des possédants/dominants ». Cela revient en somme à cesser de voir une contradiction systématique entre la conservation d'un sentiment de fierté nationale (que je ne partage pas personnellement) en hausse constante en Europe, donc, et une tendance profonde de convergence vers les mêmes «valeurs». Paul Ariès encore: "(...)les gens du commun ne sont pas que des riches auxquels ils ne manqueraient que l’argent"... et "Il serait facile, déjà, de dire qu’il s’agit bien de conserver une Terre-pour-l’humanité". Conservation, entendons-nous bien, ne signifiant pas "conservatisme" au sens politique ou moral, ni idéalisation du passé : il faut pouvoir transformer des politiques, des règles, des socles de droits des modes de vie, des idées, des situations quand cela s'impose. Mais pas forcément dans le sens d'une marche en avant linéaire (une marche après l'autre) qui ne se soucierait pas des ressources du passé, ni dans le sens du toujours plus ou du toujours mieux à tout prix qui est commun aux logiques du capitalisme et d'un progressisme dogmatique. Je suis un partisan du modèle social-démocrate de l'après-guerre, de l’État social et de ses progrès. Mais je dois admettre que le compromis Capital/Travail qui en est à l'origine, sous la pression des luttes ouvrières et syndicales, repose, en son cœur même, sur une dynamique productiviste mortifère: le progrès social bâti sur la prospérité économique (la croissance) et sur le progrès scientifique (du point de vue des équipements et des matériaux de production, devenus synonymes d'épuisement des ressources de la terre, et du point de vue de l'organisation scientifique du travail, devenue synonyme d'abrutissement, puis d'épuisement des ressources psychiques ou subjectives de l'homme).

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