semaine 29

Il n'y a ni peuple ni société civile

Edito par Jean Rebuffat, le 21 juin 2019

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Fragiles coquelicots poussant dans la pierraille parsemant le sol, quelque part en Wallonie profonde... Photo © Jean Rebuffat

Bien sûr que ce titre est volontiers provocateur. Mais il recèle une vérité. Comment définir peuple, nation, état, sentiment national, comment justifier les frontières, comment l'histoire, constamment réécrite et pas uniquement par les vainqueurs, peut-elle expliquer le présent par le passé sans justifier celui-ci? En un mot, sans être téléologique? (Surtout si elle s'appuie sur un dessein religieux...)

Que l'être humain ait une culture et des sentiments d'appartenance (étant un animal social) est l'évidence. Que ce sentiment d'appartenance – la tribu, le village, la contrée, plus tard le pays puis l'état – ait évolué en ressort aussi. Dès lors, imaginer que ces notions, comme celle de peuple, préexistent en quelque sorte dans une invariance, étant de nature intrinsèque, est tentant mais erroné. Le peuple le veut n'a pas plus de sens que Dieu le veut. Toute définition est provisoire et définit un prisme qui va réinterpréter le passé, voire essayer de prédire l'avenir. Le marxisme, par exemple, en est une parfaire illustration.

Tout cela pour un champ de coquelicots... car cette introduction est de pure actualité belge. Ainsi donc, comme expliqué la semaine passée, la formation des gouvernements régionaux, communautaires et fédéral est compliqué, les majorités sont introuvables sauf dans la partie germanophone et à Bruxelles. Donc il faut être imaginatif. Le coprésident d'Écolo, Jean-Marc Nollet, imagine ce qu'il appelle poétiquement un gouvernement coquelicot. Il n'est jusqu'au choix du terme qui ne pose question. Certes, le coquelicot est vert et rouge, mais il émane de cette modeste fleur une sympathie immédiate. Un gouvernement coquelicot, c'est la version 2.0 du temps des cerises. Les gais rossignols et les merles moqueurs siffleront mélodieusement et tout ira bien dans un monde enfin juste et sur une planète enfin respectée. Pour ce coquelicot, il faut faire appel à la société civile.

Ah.

Et qu'est-ce, la société civile? Il y a bien des contre-pouvoirs déjà existants, depuis le comité de quartier jusqu'au syndicat. Parfois même on les affuble du nom abhorré de lobby. Hélas, dès que ces contre-pouvoirs s'institutionnalisent, ils perdent de leur fraîcheur aussi vite qu'un coquelicot cueilli. Les syndicats sont abhorrés, les comités de quartier sont tous atteints du syndrome Nimby (not in my backyard), etc., etc.: non, ce qu'il faut, c'est un contrôle citoyen.

Ah.

On pourrait croire, à première vue, que ce contrôle citoyen existe. Il s'exerce certes plus a posteriori qu'a priori mais on appelle ça des élections. Si cela n'est pas une consultation populaire, qu'est donc une consultation populaire?

Oui mais, rétorque-t-on, ce ne sont pas les élus du peuple qui déterminent la politique, ce sont les partis. Et les partis... Tiens, mais ne sont-ils pas avant tout, historiquement, des associations d'élus ou de candidats? Reprenons l'exemple belge. Au départ, deux partis qui n'en sont pas encore au sens actuel (répétons que rien n'est constant et que c'est une erreur de penser que tout est éternel et invariant), des libéraux et des catholiques. En un siècle, entre le dernier quart du XIXème et celui du XXème, on verra apparaître un parti ouvrier (plus tard socialiste et communiste), des partis d'extrême-droite (flamingants ou non), des partis communautaires (le survivant francophone, le FDF, essaie de s'élargir), des partis écologistes. Certains vont et viennent mais on ne peut pas dire que le système est verrouillé.

Or ce sentiment de blocage est partagé. En France, on a pourtant bien vu, avec l'insuccès électoral considérable des gilets jaunes, qu'il est vain de penser que le peuple (encore!) se révolte sans transformer l'essai, ce qu'en Belgique, le Vlaams Belang, eigen volk (encore!) éérst, a parfaitement réussi.

On pourrait aussi imaginer de l'entrisme. Pourquoi les citoyens soucieux de la chose publique n'essaient-ils pas plus massivement de prendre le pouvoir dans les partis? C'est peut-être plus simple, en fait, et plus efficace. Mais c'est un vœu pieux. Être membre d'un parti, aurait-il des idéaux élevés ou des projets intéressants, est considéré plus comme une tare que comme un engagement. D'où l'idée, on y revient, de la société civile. On prendrait des experts, des gens respectés, des citoyens lambda...

Ah.

Mais n'a-t-on pas essayé ça depuis déjà longtemps? Tous les partis se disent d'ouverture et intègrent dans leurs listes des candidats qui ne sont pas encartés.

La vraie bonne manière serait peut-être de faire en sorte que les carrières de pouvoir ne s'éternisent pas. Aujourd'hui, quand on fait de la politique, c'est souvent de 20 à 70 ans. Si les mandats étaient limités, le renouvellement serait automatique. Les élus qui vivent de leur mandat (auparavant, il fallait en plus y mettre un s) sont d'évidence aussi liés à leur parti qu'un salarié à son patron. Et il y a fort à parier que les citoyens issus de la société civile qui accéderaient à des postes ministériels entreraient dans le système...

En soi, pourtant, l'idée d'un contrôle citoyen durant les mandatures n'est pas idiote. Si on l'adopte, il faudra donc commencer quelque part et pourquoi pas en effet en Wallonie? Il existe encore au moins un domaine dans lequel le tirage au sort citoyen fonctionne, c'est la justice criminelle. Cependant, les cours d'assises jugent des cas individuels et non la mise en place d'une politique d'intérêt général. Une assemblée citoyenne tirée au sort ressemblerait en quelque sorte à un sondage d'opinion où les inévitables mécontentements se manifesteraient aisément. Il y a peu de chance que ces assemblées aient une opinion unanime...

Dans le cas du fragile coquelicot, on ne peut toutefois s'empêcher de penser que si le PS et Écolo ont envie de gouverner ensemble et sans le MR, il faudra bien, devant les refus tout de même hâtifs du CDH et du PTB, qu'ils se montrent imaginatifs... Sinon pourquoi ce qui est proposé en Wallonie n'est pas demandé à Bruxelles?

Le coquelicot ne serait-il qu'un trompe-l’œil? Pourtant, c'est si joli, un champ parsemé de coquelicots...

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Portrait de Claude Javeau
Le coquelicot est proche du pavot. Qui dit pavot, dit opium. On peut en tirer les conclusions qu'on veut.

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