semaine 38

L'endive et le chicon

Edito par Jean Rebuffat

Capture d'écran du site libe.fr. Cette photo-là est récente et correspond bien à l'actualité des incendies amazoniens.

Certains événements récents mettent à nouveau en évidence une notion qu’on aurait crue sentir la naphtaline: la frontière. Mais pas uniquement dans le sens passéiste, certes toujours présent; avec également des composantes neuves.

Viennent immédiatement à l’esprit les soubresauts de la politique italienne et l’imminence annoncée d’un brexit qui risque de poser des problèmes dans une région européenne à feu et à sang jusqu’à la fin du XXème siècle, l’Irlande. Mais penchons-nous plutôt sur l’inédit, dont certains indices relèvent presque de l’anecdotique. On les retrouve bien entendu sur les réseaux sociaux, où pullulent les indignations moralisatrices et les dénonciations souvent à tendance complotiste, voire révisionniste ou raciste. Face à ce déferlement, d’ailleurs, on constate la naissance d’une nouvelle forme (bien utile) de journalisme: le décryptage des fake news, rumeurs et usages anachroniques. (Reste à savoir si ce décodage est reçu par les foules.)

Quel rapport avec les frontières? Très ambigu, on va le voir. D’un côté il y a un problème littéralement planétaire, le climat, donc il vise à les effacer en affirmant (à juste titre) que c’est un problème global. C’est ainsi que depuis qu’ils ont éclaté, les incendies qui ravagent la forêt amazonienne ornent les réseaux sociaux d’images souvent anciennes et de lamentations éminemment contemporaines: le poumon de la planète est en danger et personne ne le dit. Le péril est réel sauf que personne ne l’a caché, y compris les grands médias traditionnels facilement accessibles en Europe occidentale, télévisions, sites et journaux. Mais les amateurs d’absolu ignorent les lois fondamentales du journalisme. Ils trouvent indécent que l’on parle de quelques dizaines d’hectares ici, qui ne pèsent rien face aux milliers amazoniens. Sauf évidemment s’ils passent leurs vacances à Collioure et que leur camping ou leur villa est menacée, et c’est parfaitement légitime, car le gradient d’intérêt d’un événement tourne autour de deux axes qui ont fait les deux lois fondamentales à laquelle ma profession se réfère toujours: la proximité (loi du mort kilomètre) et le côté insolite, inhabituel, inattendu (loi du chien et de la jeune fille). La proximité n’est pas que kilométrique, du reste, et nous fait toucher une autre indignation: la couverture médiatique de la disparition d’un promeneur français dans des zones escarpées près de Naples aboutissant tardivement à la découverte de son cadavre. Or cet événement répondait parfaitement aux deux critères: la proximité (le passeport, la langue) et l’étrange (l’appel au secours, le théâtre des lieux), sans compter les problèmes annexes, comme l’organisation des secours, qui peut nous concerner chacun individuellement, ou même le côté romanesque (va-t-on le retrouver vivant, y a-t-il un espoir raisonnable?)

On peut tout de même s’interroger sur la proximité née de l’identité nationale car elle n’est guère éloignée, en apparence, de la préférence nationale qui pousse aux horreurs et aux tergiversations que l’on sait. On la retrouve aussi dans ce que j’appellerai le patriotisme du circuit court, qu’on nous incite à pratiquer au nom de l’intérêt de la planète. Il est en soi tout à fait fondé : il faut privilégier les circuits courts, l’agriculture respectueuse et le rythme des saisons. Mais là s’arrête normalement ce concept. Or il est en train de virer à la promotion du national avant tout, ce qui est absurde et dangereux. Tournai est plus proche de Lille que de Wavre-Sainte-Catherine. Le Tournaisien impliqué doit-il manger une endive lilloise ou un chicon flamand ? Ou à force pensera-t-il que le chicon est meilleur car bien de chez nous ? Et par extension, que tout est mieux ici, que c’est menacé, qu’il faut le défendre et chasser l’envahisseur. Alors qu’en fait, c’est sous le contrôle des mêmes normes européennes que l’endive et le chicon auront poussé…

La métaphore peut paraître excessive. Mais par ces temps salviniens, on n’est jamais trop prudent.

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