semaine 38

Les leçons de l'histoire

Edito par Jean Rebuffat, le 30 août 2019

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Des soldats nazis arrachant une barre à un poste frontière près de Dantzig le 1er septembre 1939. Photo libre de droits due à Jerzy Piorkowski

À quel moment un événement est-il perçu comme uniquement historique, sans conséquence immédiate et importante sur la vie actuelle, et cesse-t-il de revenir sans cesse dans l'actualité à chaque anniversaire magnifié par la magie du chiffre rond? Telle est la question qui m'est venue à l'esprit en lisant le fac-similé, ce matin, de la Une du Soir relatant le début des opérations militaires de la guerre 39-45, à savoir l'invasion de la Pologne par les troupes nazies. Quatre-vingts ans, il y a donc bien sûr quelques poignées de survivants déjà adultes ou adolescents en 1939 et surtout une génération dont je fais partie, celle du baby boom de l'après-guerre, élevée dans une époque à la fois joyeuse, pleine d'espoir et de perspectives, mais aussi dure, connaissant peu le confort moderne jugé aujourd'hui indispensable et devant encore faire parfois la file au magasin avec des parents munis de tickets de rationnement. Même la génération suivante ne sort pas indemne d'une guerre aussi cruelle, où le génocide s'est industrialisé et l'armement, perfectionné jusqu'à un pouvoir de destruction totale de la planète. J'ai vécu toute ma jeunesse dans la crainte d'une guerre nucléaire qui nous priverait tous de cette chose irremplaçable (la seule, en fait) qu'est la vie et à présent, je me demande si ce n'était pas une erreur de perspective. L'espèce humaine ne s'est pas engagée jusqu'ici dans une dévastation guerrière mais elle est en train d'aboutir au même résultat par cette sorte de suicide lent que l'anthropocène amène. Les perspectives joyeuses se sont avérées – mais à quel prix! Durant tout un temps, on a cru qu'il suffisait de ne pas polluer pour écarter les périls environnementaux. Vertueusement, on a fait faire demi-tour au trou dans la couche d'ozone que les CFC (communément appelés fréons) avaient provoqué. La seconde prise de conscience est en marche. Malgré une surreprésentation dans les médias et les réseaux sociaux, friands de ce qui est polémique, le climatoscepticisme n'est plus de mise. Il en faudra une troisième pour comprendre que l'intérêt général n'est pas la somme des intérêts particuliers. Il y a comme une sorte d'expansionnisme soft au détriment des autres dans cette façon de considérer que les autres n'ont qu'à sinon commencer du moins en faire autant que nous et de persévérer dans l'exportation massive d'un mode de vie qui est littéralement insupportable. Je ne peux m'empêcher de comparer cette inertie qui arrange bien les intérêts financiers d'une très petite minorité à cette exigence hitlérienne du lebensraum.

Pourtant dès les années 60 la réflexion sur une croissance raisonnée a débuté, raillée par ceux pour qui la cavalerie économico-environnementale était la seule manière de vivre de façon confortable et meilleure de décennie en décennie – les fameuses perspectives dont nous parlions. Pourtant, il ne s'agit pas d'un passéisme – évidemment que par bien des aspects, le monde a progressé depuis 1939! – mais d'une contrainte qui, un jour ou l'autre, amènera si on s'en fout l'humanité à un saut en arrière peut-être accompagné de guerres encore pire que celles du XXème siècle. Alors d'accord pour nous souvenir, d'accord pour tirer les leçons de l'histoire, d'accord pour souligner les horreurs commises, d'accord pour nous réjouir qu'une certaine forme de liberté existe, mais l'avenir a ceci de différent de l'histoire qu'il s'écrit au fur et à mesure du temps qui s'écoule, pas de celui qui s'est écoulé. Si le XVIIIème siècle a vu la naissance des Lumières et des valeurs sur lesquelles un monde s'est construit, et auxquelles nous sommes attachés, si le XXème a connu des dérives épouvantables dont on redoute la résurgence dans la montée des populismes, le véritable aboutissement du XXIème siècle serait de rendre toutes ces belles valeurs vraies et de trouver un équilibre viable qui permettrait au XXIIème de lui rendre hommage au lieu de ressembler à un buffet mal fourni où seuls les plus forts, les plus fourbes ou les plus chanceux auront à manger.

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Commentaires

Portrait de Jeanne Moreau
Bravo pour le poème sur Boris! Spirituel!

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