semaine 06

Au resto, sa voix avait du coeur

Chemins de traverse par Marcel Leroy, le 24 décembre 2022

Il suffit parfois de fredonner un petit air de rien etbizarrement la lumière se fait plus vive(PHML)

Au Resto du Coeur de Charleroi, comme en tant d'autres lieux où la solidarité fait face aux ténèbres, le repas de Noël est ce moment où le froid et la pluie ne peuvent lutter contre une volonté tenace de casser la solitude. Vite écrit, vite dit, puis basta? On pourrait dire ça. Ou préciser que ce 23 décembre, l'équipe permanente et les bénévoles de la place Delferrière avaient préparé un repas du tonnerre. Soupe au potiron, fondus au fromage, cassolette de poisson et bûche. Des jeunes, bénévoles, servaient les gens installés dans la grande salle parée pour la Noël. Il y avait du café et de l'oasis. 

Ce jour-là, une chanteuse et son partenaire musicien mettaient la couleur de toutes sortes de mélodies sur ce temps midi. Dehors, la drache crevait presque l'asphalte. A l'intérieur, la chaleur était douce car collective et tant pis si c'est un cliché, c'est la vérité. Les invités du resto s'étaient d'abord abrités sous le vaste auvent qui recouvre l'ancienne allée latérale depuis le temps de la pandémie, quand on donnait toujours des repas à emporter. Depuis le covid, le resto propose de manger dans le restaurant ou là où on vit, de manière plus intime, le choix est permis. Pensez, plus de cent cinquante mômes goûtent aux menus du resto. 

Cette année-ci s'est passé quelque chose de presque indicible au départ, puis qui a poussé l'assemblée à écouteret à se poser, un moment. A méditer, qui sait? Le temps d'entendre  cette jeune femme, assise à une table, qui se disait incapable de chanter en public. Il y a avait longtemps qu'elle n'avait pas libéré sa voix. Allez savoir pourquoi elle s'est décidée. Peut-être parce que la dame au micro qui terminait un air de Piaf demandait  à l'assistance de se lancer, elle aussi. Et l'inconnue aux cheveux noirs et à la silhouette légère nous a révélé son âme. Sa voix, emportée par cette mélodie d'Italie, sonnait  comme une sorte de consolation d'un peu tout. De la guerre en Ukraine, parce que des femmes d'Ukraine étaient là. De ne pas avoir de maison, parce que des sans abri étaient là. De ne pas avoir de quoi payer le chauffage. De se sentir isolé dans un monde de smartphones.

Toute la salle s'est mise à chanter, une vague  sur cet hiver rude. Un des jeunes bénévoles avait les yeux un peu rouges. Les uns et les autres on s'est regardé, surpris. Conscients d'être tous dans le même rafiot. Dans cette salle, peut être des gens avaient-ils survécu à la traversée de la Méditerranée mais n'en parlaient pas. Et la fille chantait. Avec de plus en plus d'assurance. Et les gens écoutaient. Quelqu'un a dit, à la fin, que cette femme qui ne possède rien aura donné de la joie et comme un espoir,  dans cette salle de Charleroi-Nord. Celui de l'égalité des chances, cette utopie. Et chacun, chacune, aux quatre vents de vies si différentes, se disait que selon là où on est arrivé sur la Terre, on a plus ou moins de chances d'accéder à la justice. Les quatre cents repas de ce Noël carolo auront rappelé cela. Avant que les derniers convives ne se lèvent pour danser la chenille en se tenant par les épaules, spontanément. Parfois danser est un hymne porté par le langage des corps et peu importe la langue que l'on parle. Le coeur y est.       

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