semaine 43

Comme un air de Toots

Chemins de traverse par Marcel Leroy, le 24 août 2016

Quand en un instant précis se croisent ces histoires et ces images qui poursuivent leurs trajectoires, comme un petit air que l'on sifflerait un soir d'été. Photo © M.Leroy

Glissée dans un bouquin en bout de piste, la carte postale oubliée nous parle de paix, de Van Gogh, de voyages, de familles et conduirait, par ricochet, à un air d’harmonica.

La carte postale était tombée comme une feuille morte. Depuis quand s’obstinait-elle à marquer la page 66 de ce roman de Georges Perec qui marqua les années 60? Le livre à la couverture jaune un peu fanée dormait dans une caisse pleine de bouquins que personne n’avait ouvert depuis longtemps.

Avant d’examiner l’image colorée au dos de laquelle cheminaient des mots tracés en italiques pâlies, un paragraphe sembla se détacher de l’amoncellement des signes composant le livre. Avec le détachement d’un sociologue, dans ”Les Choses”, Perec évoque cet asservissement aux objets qui imprègne notre temps depuis les golden sixties. Sans pouvoir camoufler le manque d’une raison de vivre, générant un sentiment de vacuité. Bâtirait-on une existence autour de projets de consommation?

A l’époque où Perec écrivit ce roman, la guerre d’Algérie faisait peur. On posait des bombes, le terrorisme était dans l’air, que fallait-il faire? Un demi-siècle après, cette image, dans Le Soir, la photo de ce petit garçon prénommé Omrane, 5 ans, recoupait le propos de Perec. Omrane incarne la tragédie dont l’Europe encaisse les répliques; l’humanité tremble, un peu partout, sans que rien ne change, dirait-on.

Et que nous disait la carte postale oubliée? D’après le cachet apposé sur la photo du roi Baudouin, encore jeune, elle avait été postée à Bruxelles en septembre 1966 par une personne de la région de Charleroi. Le message, - un signe d’affection -, était destiné à des proches, en villégiature à l’hôtel Bedford, à Beaulieu-sur-Mer.

Apposé sur cette carte, un autre cachet témoignait du Prix Nobel de la Paix attribué à l’Unicef en 1955. L’envoi était illustré de la reproduction d’une peinture de Vincent Van Gogh intitulée “Le restaurant de la Sirène”. Il se trouvait à Asnières. Quelle était la spécialité de la maison? Et, à Beaulieu-sur-Mer, le Bedford était-il encore ouvertt?

Ne faudrait-il pas glisser la carte dans une enveloppe pour qu’elle reprennne son chemin? Après tout, elle était une sorte de salut du hasard donnant à penser que certains livres seraient comme des lettres que l’on enverrait sans attendre de réponse.

Or, lors d’une rencontre autour d’un verre au café Le Bacchus, à Charleroi, un livre de cette espèce avait rencontré son public...

Ce soir-là était celui du 8 août, date-aniversaire des soixante ans de la tragédie de Marcinelle. Face à une poignée de gens qui avaient décidé de ne pas regarder la télé , Luciano Arcangeli parlait de “Belgio! Tu ne verras plus jamais le ciel”. Dans ce récit, le journaliste de la RTBF transmet l’histoire de son père qui fut mineur de fond et fit le grand voyage depuis son village de Pergola, dans les Marches, en 1955.

Ecrit d’un souffle, au nom de la mémoire du Bois du Cazier, à Marcinelle, qui tua 262 mineurs de douze pays en 1956, cette histoire mélange les langues française et italienne, parle avec grand coeur et sincérité.

Pourquoi vous parler de ces choses-là, en vrac?

Parce qu’il y a parfois de ces instants où la vie peut mélanger une photo d’enfant meurtri par la guerre, malgré les Prix Nobel de la Paix qui rythment les années; parce que les sentiments humains survivent même si les décors se détruisent; parce que Van Gogh passa par le Borinage, où le courage des mineurs l’impressionna et lui donna envie de saisir la vie avec des lignes puis des couleurs. Tout simplement, peut-être, parce que la carte postale oubliée, tant d’années après, aurait plus à nous dire que les quelques lignes qu’elle s’efforçait autrefois de porter à Beaulieu-sur-Mer. Ce petit bout de papier est porteur d’humanité et, par les temps qui courent, on se dit qu’on en a bien besoin, même si c’est aussi fragile que le vent qui traverse un champ de maïs.

Dimanche, du côté du Grand-Hornu, cette musique du temps m’avait fait penser à Toots Thielemans et à son souffle dans l’harmonica. Il s’en allait, je l’ignorais, sa musique vibrait. L’art de Toots était aussi libre que le vent. Personne ne pourra oublier cette interprétation de “Ne me quitte pas”. C’était aux funérailles de Semira Adamu, à Bruxelles. Toots avait une raison de vivre.
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“Les Choses”, par Georges Perec. Julliard, 133 pages.

" Belgio!”, par Luciano Arcangeli. Le Livre en Papier. 116 pages.

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