semaine 43

Trump, fatale collision

Chemins de traverse par Marcel Leroy, le 10 novembre 2016

Photomontage © DR

Trump élu. Les gens que l'on dit de bonne volonté, par ici, observaient la campagne américaine, avec sa brutalité, son absence de nuances, comme si c'était un cauchemar lointain, comme si, à la fin, tout serait oublié. On pensait que la raison triompherait quand même. Malgré tous les signes annonciateurs, on se persuadait que Trump perdrait. C'était trop gros, trop collé à la télé réalité et à une sorte de caricature d'un monde où le temps de la réflexion serait rangé dans un rayon chargé de poussière, dans le fond du grenier.

Pas de temps pour prendre un peu de recul, aujourd'hui, pour se documenter, trier, réfléchir un moment puis se forger une opinion. Non. Trump ne serait pas le président des USA qui prendrait le relais d'Obama et de ses idéaux, même si ceux-ci se sont blessés en se frottant à la dure réalité. Et puis la nouvelle est tombée. Une amie américaine qui vit dans le Vermont, l'état de Bernie Sanders, m'a envoyé un message triste, me disant qu'elle se sentait incapable de trouver le sommeil et de manger. Elle était sous le choc. Comme si elle ne reconnaissait pas une partie de son pays pourtant aimé, avec ses musiques, ses films, ses livres, ses grands paysages, ses aventures et ses défis. Un pays d'immigrés et de pionniers. Le pays de Bob Dylan, Prix Nobel. Avec ses chansons qui donnaient envie de se lever pour faire bouger le monde, à une époque où ce rêve semblait accessible. Les paroles de "Blowin' in the wind" sont toujours dans les rafales de la tempête qui balaie les USA et le reste du monde.

A cette amie, je me suis permis de dire qu'il me semblait que continuer à vivre et à penser comme bon nombre d'Américains le font est un combat méritant de guider une existence. Quand une personne amie est dans la peine, on  fait son petit possible. On est simplement là. Et cette élection qui a fait d'un être dont on ne souhaiterait pas être l'ami, un des plus grands leaders mondiaux, a consacré, d'une certaine manière, une manière de penser qui déferle sur la planète, chez les gens dont les ascendants auront vécu les années d'après-guerre, celles du plein emploi et de la consommation, et aussi de la possible contestation. Pour conduire en parallèle au mouvement qui pousse nombre de gens à rechercher la solidarité, le partage des richesses, la simplicité et le respect de la nature.

Comment amener à se rencontrer et à se parler les déçus du rêve américain et les défenseurs d'un monde solidaire? Les  gens qui osent dire sans gêne que les réfugiés qui se noient dans la Méditerranée n'avaient qu'à rester chez eux, sous les bombes, parce "qu'on ne peut partager toute la misère du monde", dans nos pays où la machine tourne encore.  Et ceux qui chaque matin cultivent des jardins partagés. Les uns et les autres vivent dans le même monde, mais peut-être les premiers ont-ils manqué d'exemples, de mots, du bon entourage.

Et je me revois, journaliste travaillant pour un quotidien éclairé, me rendant pour un reportage dans la région de Charleroi, où je devais parler à des jeunes en décrochage qui avaient bossé dans une usine, dans le cadre d'un projet social, mais n'avaient pas été engagés malgré tous leurs efforts et leurs espoirs. D'où le sentiment de n'être compris par personne. Ecoutés par personne. Méfiants, ils m'avaient demandé de répondre à quelques questions, avant de me parler. L'un d'eux, franc, costaud, l'air désenchanté, m'avait demandé si j'étais venu en auto, si j'avais une maison, si mes enfants faisaient des études supérieures, si nous allions en vacances, si j'avais des congés payés. Si mes parents m'avaient parlé, appris à m'exprimer, choyé. A chaque question, la réponse était oui. Il a fait silence et les autres jeunes aussi. Puis il m'a dit être désolé de devoir me dire qu'ils ne parleraient pas au journaliste salarié. Parce que j'avais tout ce qu'ils n'avaient jamais eu et estimaient qu'ils n'entreraient jamais dans mon monde, même si nous étions face à face. Même si j'étais à l'écoute. "Tu gagnes ta vie avec notre histoire, tu ne l'auras pas, parce que tu ne peux pas te mettre à notre place".

Quelle terrible leçon il m'avait donné. Et j'avais du mal à mesurer la distance qui nous séparait, malgré les apparences. Depuis lors, je me suis efforcé d'être à l'écoute mais c'est difficile. Des gens de Caterpillar auraient pu me parler sur le même ton, récemment. Perdre son boulot c'est basculer dans l'autre monde. Et l'élection de Donald Trump me ramène à ce souvenir de voie sans issue apparente. Il faudra du temps, des actes et de la réflexion, pour parler et s'entendre, entre ceux qui ont voté Trump et ceux qui auraient opté pour Clinton, peut-être en regrettant que Sanders ne soit plus dans la course. A côté de chez nous, chez nous, comment parler vraiment avec une personne qui votera Le Pen, demain, sans la juger, même si on fait un effort? Je m'étais juré de ne rien écrire sur ce sujet car je ne suis personne, mais c'est grâce à mon journal que j'ai pu au moins vérifier, auprès de ces jeunes de Charleroi qui ne voulaient pas me parler, qu'il ne faudra jamais renoncer à chercher un moyen d'échanger pour avancer. 

Il faudrait plus de journalistes sur le terrain pour ne pas laisser une partie de la société dans l'ombre en se disant que la précarité est un moindre mal dès lors qu'elle ne concerne que 20 pour cent de la population, en 2016, en Belgique. Mais cette précarité progresse et détruit toute confiance envers le système. Grâce au filet de la sécurité sociale, chez nous, un lien résiste entre ceux qui ont un boulot rémunérateur et les autres. Mais, dans les régions de vieille industrialisation où le chômage peut atteindre les 40 pour cent, dont une majorité de jeunes, on touche à des limites. La sécurité sociale reçoit moins de moyens, il faut faire plus avec moins. C'est une approche qui pourrait conduire à une forme d'incommunicabilité entre le système et ceux qui s'en sentent exclus pour toujours.

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