semaine 27

Capitalisme et communautarisme

L’avenir de l’école par Laurent Berger, le 15 mars 2017

Il futuro non e scritto. Photo © Laurent Berger.

La Renaissance marqua un bouleversement en Occident : la formation de la prise de conscience de l’individu. Ne confondons pas cette priorité accordée à l’Homme avec l’individualisme actuel. Au 16°S, l’humanisme plaçait l’homme au-dessus de toutes les autres préoccupations.

De nos jours, le capitalisme nous demande de gérer notre individualité en tant que capital. Nous sommes devenus des ressources humaines. Nous devons faire preuve de flexibilité, de rendement, de productivité : notre être doit se gérer, il est à contrôler, se montrer, il doit correspondre à la demande. Il en est de même au niveau d’une pédagogie qui se mettrait au service des entreprises ou de certaines communautés ciblées. Le team building résout tous vos problèmes !   

Rabelais aspirait à une éducation idéale qui invite la solidarité. Montaigne voulait une tête bien faite plutôt que bien pleine. Ce penseur nous séduisait avec son scepticisme qui assure notre lucidité. Une sortie progressive de l’ignorance était désirée. Une volonté de permettre à l’individu de se montrer indépendant des institutions, des pouvoirs, des églises, des pensées dogmatiques.

Ensuite, l’esprit des Lumières mit l’accent sur l’éducation, sur l’égalité. L’égalité des chances de pouvoir s’élever au mieux de ses capacités. A ce moment historique précis, une volonté d’instruire s’était alors exprimée. Eclairer afin de sortir de la soumission. Favoriser l’esprit critique. Créer une grande encyclopédie qui concerne plusieurs disciplines scientifiques.

L’école peut-elle encore défendre la pratique du libre examen si on ne peut plus remettre en cause les croyances ? Le créationnisme est donc ainsi banalisé : il a autant de valeur que la théorie de l’évolution. Cette théorie dérange le public de telle école, pas grave, il suffit de licencier le professeur qui se permettrait encore de l’enseigner !

Aujourd’hui, le marché accompagne un relativisme culturel excessif. Croire que la terre est plate est tout aussi respectable que tous les efforts qu’il a fallu affirmer pour prouver que la terre tourne autour du soleil et qu’elle n’est pas le centre de l’univers.

Le capitalisme est un système qui avale tout, qui digère tout. Toute chose quelle qu’elle soit trouve sa place dans le capitalisme : même le nazisme. Hitler n’a-t-il pas rencontré le soutien des grandes entreprises allemandes ?

La disparition de la morale est produite par le tout est bon à vendre et à négocier : ce phénomène est dangereux, car il peut laisser la place au développement du totalitarisme. Si toutes les morales se valent, plus aucune pensée critique ne peut par conséquent s’affirmer. Si tous les modes de vie sont acceptables, pourquoi, alors, nous devrionsnous inventer une autre façon de vivre ensemble ? Plus besoin alors d’imaginer, de créer, de réenchanter le monde. Voulons-nous des élèves désabusés, cyniques, qui se radicalisent à l’école ?

Le néolibéralisme facilite le libre échange permanent. Le marché se spécialise selon les communautés auxquelles il s’adresse. Or l’école n’est pas faite pour accueillir des petits juifs, musulmans, athées, orthodoxes, témoins de Jehova. « Monsieur, ma religion m’interdit de voir ces peintures, car elle reproduit des nus féminins ! » Un professeur d’origine marocaine se cache pour manger pendant le ramadan afin d’éviter les reproches de membres de sa communauté. Une jeune fille porte le voile pour avoir la paix dans son quartier. L’école ne devrait-elle pas permettre l’existence d’un espace libre des pressions du marché et des groupes sectaires ?  Le clientélisme souhaite rendre tout accessible et tout admissible.

Tout se trouve réduit au spectacle et au divertissement. Je me méfie d’une société qui prendra un jour un spot publicitaire pour une tragédie de Racine pour rependre les mots de Pierre Arditi. Il existe une idéologie qui considère la culture comme bourgeoise. Dés lors, pourquoi préférer un poème de Rimbaud à une chanson de rap des banlieues ? Toutes les cultures seraient égales ! Pourquoi encore s’acharner  à enseigner Montesquieu aux jeunes gens issus des classes populaires ?

Nous pourrions nous demander si actuellement la pensée des Lumières ne serait pas trop radicale pour être reçue. Notre époque n’est-elle pas à la médiocratie qui cache un élitisme d’une minorité qui désire conserver sa position dominante? Notre démocratie n’est-elle pas réduite à pratiquer le consensus mou et la négociation perpétuelle ? Favorise-t-elle vraiment l’ouverture d’esprit ? Le repli identitaire ne s’accompagne-t-il pas d’un essentialisme qui nuit à une existence libre ? Dois-je enseigner à des élèves pas encore déterminés ou à des élèves qui seraient de telle communauté ? Avec quelle facilité déconcertante un ensemble d’individus est rangé dans un groupe une fois défini une fois pour toute pour toute à l’exemple de ce qu’on nomme « la communauté arabo musulmane. » Cette tendance va l’encontre de l’existentialisme que je défends. Ainsi, dans cette philosophie, ce n’est pas l’essence qui précède l’existence, mais le contraire.  C’est ainsi que je conçois une pédagogie libertaire.

J’ai souvent souligné mon attachement à l’élitisme pour tous. Je regrette cette assimilation de l’émancipation au colonialisme.  Désormais, nous ne sommes plus des citoyens mais des clients. Telle école propose telle nourriture. L’humanisme est remplacé par le droit à la différence. Les militants de ce droit ne s’intéressent plus à la recherche de la solidarité. La formation d’espaces communautaires remplace celle de la société. L’accès à une culture commune ne semble plus prioritaire, car elle serait considérée comme l’affirmation d’un eurocentrisme. Comme si un Chinois ne pouvait pas être sensible à la musique d’un Satie ! Comme si François Villon écrivait comme un bourgeois !

Rabelais souhaitait la lecture de récits variés, l’apprentissage des langues anciennes et modernes. Une pratique issue du libre examen qui démontre une tolérance active envers les personnes, mais pas nécessairement envers leurs idées qui ne sont pas toutes rationnelles, crédibles, innocentes. Nous devons pouvoir montrer à l’autre que ses croyances peuvent se révéler ridicules sans pour autant insulter sa personne et menacer son intégrité physique ! C’est cette pédagogie libertaire qui devrait être possible à l’école au lieu de se soumettre à ce relativisme culturel excessif du grand marché du tout et du n’importe quoi.

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