semaine 48

La lutte des classes n'est pas terminée!

L’avenir de l’école par Laurent Berger, le 12 novembre 2021

©Laurent Berger

Tout est demandé à l’école. Elle doit agir elle-même pour se redresser alors qu’elle est dé financée, que sa gratuité n’existe pas, que la valorisation salariale ne s’exerce pas. C'est vrai se rendre à l'école, ce n'est pas descendre dans la mine! Bien sûr, il ne faudrait pas exagérer bien que je remarque que la tendance est d'affirmer à ceux qui revendiquent, protestent d'exagérer, même de mentir alors qu'ils recherchent la vérité. Au fond, ce n'est pas nouveau, la vérité n'est pas bonne à dire surtout quand le système se sent menacé. L'ouvrier convoqué à qui on répond: "vous n'allez pas casser l'ambiance, vous n'allez pas avertir la presse, vous vous plaignez encore! 

Démission de l’État qui préfère recourir aux agents issus du privé. Donc, gérer l’absence de chaudières en marche remplacées par des petits chauffages électriques énergivores. Gérer les besoins spécifiques des élèves de plus en plus nombreux. Gérer des classes hétérogènes avec des adolescents à l'image de leurs parents qui ne sortent plus de leur sphère individuelle, qui ne supportent plus aucun effort, qui refusent toute perspective collective, qui attaquent toute contrainte. Avec la venue du plan de pilotage, analyser les causes d’un supposé échec l’école alors que c’est la société qui est malade. Supposer que les professeurs ne sont pas professionnels alors que les moyens donnés sont absents. Leur demander de faire plus avec de moins en moins. Augmenter leurs heures de bénévolat en comptant sur leur dévotion, leur amour d’une jeunesse qui change de plus en vite. Leur demander de travailler jusqu’à 67 ans pour toucher une pension qui ne sera pas finalement complète. 42 ans d’ancienneté pour l’obtenir.

D’accord, il existe des professeurs routiniers, récalcitrants au changement, d’autres, qui prennent trop souvent les élèves en retard. Mais, si on se plaint de l’absence de ceux-ci, il faudrait d’interroger sur les causes de celle-ci. D’accord, il y aurait des profiteurs, des fonctionnaires, des profs qui laisseraient les enfants livrés à eux-mêmes, mais de là à généraliser, alors que la société du marché, de la responsabilisation du tout et n’importe quoi, du mérite aura contribué à leur usure leur désengagement. Avec des réformettes aveugles: suppression des examens au premier degré, passage automatique. Supprimer tout sans penser à mettre en place une autre pédagogie réellement innovante. Les Directeurs qui n’ont plus le temps de s’investir dans les apprentissages, surpassés par les directives administratives contradictoires. Des élèves qui ont reçu trois horaires différents depuis le début de l’année, des désignations d’enseignants qui tardent sans parler d’une pénurie qui s’aggrave, les élèves qui font leur marché, qui changent d'options selon les services rendus. Les écoles qui deviennent compétitives et les inégalités qui se maintiennent. 

Ne plus permettre aux professeurs anciens de rencontrer des aménagements de fin de carrière pour qu’ils puissent par exemple se consacrer à d’autres actions que d’être  toujours en classe. Des écoles livrées à elles-mêmes qui finissent par recourir aux méthodes de recrutement contestables. Une école renommée de la ville de Bruxelles qui pour maintenir sa population opte pour un doublement excessif pour laisser de la place aux suivants. Des écoles qui deviennent financées par des parents qui optent pour la pédagogie séduisante qui risque de devenir le privilège des riches. Plus aucune vision commune n'est proposée, les écoles se spécialisent pour garder le cap comme elles le peuvent. On leur envoie des experts qui n'enseignent plus depuis longtemps ou qui viennent injecter des méthodes de management qui ne tiennent pas compte de ce qui caractérise le secteur public. 

L’école est sommée aujourd’hui à endosser toute la responsabilité d’une société qui est en crise. Une crise qui est profonde. Avec l’importation du modèle marchand et industriel de plus en plus présent, on croit administrer l’école comme une entreprise. Les agents qui ne redresseront pas l’école, seront mis sous tutelle. C’est votre faute, si cela ne fonctionne pas, même dans des locaux insalubres ! Réunissez-vous avecdes collègues pendant des heures en distanciel pour analyser les causes de problèmes qui les dépassent. 

Alors que la société de la performance, de la rapidité, de flexibilité, de la numérisation absolue entraine un isolement social, un mal être de plus en plus fort au travail, une accentuation de la tricherie, de la corruption. Une affirmation de valeurs opposées aux valeurs humanistes : la facilité, l’impression de pouvoir connaître sur Google, un entre soi sur les réseaux sociaux. Une jeune fille se vante sur un réseau social bien connu, qu'ellle est en internat, mais qu'elle oublie d'aller à l'école parce que sur Internet on peut connaitre tout! Elle a le sourire candide! 

Dans Germinal, l’ingénieur qui descend dans la mine menace les ouvriers d’une amende et d’une diminution de salaire pour un boisage mal fait alors que les conditions de travail sont infernales. Vous devez vous occuper de tous les 33 élèves en cinquième année qui affichent tous des personnalités différentes aux besoins si particuliers. Contrairement à une idée répandue, la lutte des classes est loin d’être terminée. D’autant que de plus en plus,  les enseignants sont de moins en moins syndiqués, qu’on reprochera aux grévistes qui se battent pour la revalorisation de leur métier de nuire à l’image de leur école, que des pressions existent pour qu’ils se taisent. Leur visibilité diminue. Leur présence de l’espace public disparait. Le syndicalisme s’est métamorphosé en une adaptation aux conditions de travail et non à leur réelle modification. Une visite d’une ministre ne changera rien. On est dans une société qui nous demande de nous adapter même à l’inadmissible, l’intolérable. La pauvreté sert de repoussoir aux travailleurs qui finissent par tout accepter.

Alors, oui, j’ai le privilège et l’honneur, ouvrier de l’éducation, d’avoir une chaufferette électrique dans ma classe en attendant Godot, le démarrage d’une nouvelle chaudière, une pièce manquerait. Qu’on nous dise alors clairement qu’on doit garder les élèves à n’importe quel prix pour qu’ils ne trainent pas en rue ! Que nous sommes sommés de faire du gardiennage avec le déguisement de la pédagogie. Moi, l’ouvrier, j’ai encore malgré tout la vocation, mais la passion ne suffit pas toujours. Depuis des jours, je leur demande de se concentrer dans le froid et l’hiver s’annonce. Alors au fond, pourquoi nous plaindre ? Les contestataires sont de plus en plus culpabilisés, priés de se taire, de se mettre en congé maladie, les révoltés sont priés de se conformer à la productivité. Alors, j’écris ces lignes, parce que je ne sais pas me taire. Moi, l’ouvrier, j’ai l’écriture comme outil de travail. J’ai financé l’achat de nouveaux pulls, gants, vestes et je permets à mes élèves de garder leur bonnet en classe !

 

 

Il semble que vous appréciez cet article

Notre site n'est pas devenu payant! Mais malgré le bénévolat de ses collaborateurs, il coûte de l'argent.

C'est pourquoi, si cet article vous a plu (et même dans le cas inverse), nous faire un micropaiement d'un ou de quelques euros nous aiderait à sauver notre fragile indépendance et à lancer de nouveaux projets.

Merci à vous.

Nous soutenir Don mensuel

entreleslignes.be ®2021 designed by TWINN Abonnez-vous !