semaine 40

Le déni de la réalité ou des réalités?

L’avenir de l’école par Laurent Berger, le 04 mai 2022

Photo © Laurent Berger

Le déni de la réalité, le refus de la voir, le relativisme excessif, le moi je veux voir ce que je veux voir selon mes désirs, le moi, je suis libre de voir ce qui me plait. Tous les jours, l’enseignant voit ce phénomène s’aggraver à l’école. Trop lucide, réaliste pour les abonnés à la pensée magique ou au nihilisme. Trop critique pour les séduits par le confort. Pas assez rassurant pour les jeunes à qui il ne faut plus enseigner mais aimer! 

Les exemples sont nombreux. Vous expliquez avec un power point que les élèves devront aller vers l’information de manière autonome, qu’ils devront produire des recherches personnelles en trouvant les bons liens, vous leur montrez un exemple, un élève vous demande s’il peut photographier l’écran avec son smartphone. Ainsi il renonce à la réalité concrète de vérifier par lui-même en fournissant un effort. Il est habitué à vivre enfermé dans sa réalité personnelle et à recevoir tout directement. Donc, collecter, comparer des informations, les résumer, les réduire n’est pas nécessaire. Il impose sa pensée magique contre la réalité. Une réalité qu’il refuse. Alors vous, professeur lucide, vous n’êtest plus compris, pire, on ne vous croit plus. Parce que la réalité que vous voulez avec force et vigueur transmettre à vos élèves est contraire aux différentes réalités personnelles immédiates. Soyez bienveillants sonne comme un nouveau mot d'ordre qui convient bien à la déresponsabilisation générale. Prendre un élève en flagrant délit de tricherie, c'est vous entendre répondre: "Monisieur, vous avez mal vu! "

Une mère souhaite, sans tenir compte des autres élèves,que son fils repasse tous les contrôles où il a échoué sous prétexte qu’il a un coach privé. Ainsi la réalité commune et celle du professeur sont niées par la domination égoïste du moi je veux ce qui ne plait.

Je suis souvent revenu sur l’impossibilité d’envisager la perspective commune avec la présence d’un individualisme qui impose sa façon de considérer sa propre réalité. J’impose ma manière de voir les choses malgré la réalité des faits, malgré la présence de la vérité.
Par conséquent les élèves refusent de voir, de considérer, de mesurer la réalité de leur échec, ils vont immédiatement calculer si le professeur n’a pas commis une erreur de point! C’est le moi je dois réussir, parce qu’on nous fait croire qu’il est naturel de réussir, si je rate, ce n’est jamais moi, c’est toujours les autres !  

La réalité d'un dessin n'est plus envisagée, c'est bien le prophète en personne qui apparait et qui est insulté, mais nous savons que la réalité de la parodie, de l'humour blesse certaines sensibilités, donc, ils n'auraient pas dû dessiner, vous diront les prudents, qui confondent la prudence avec la lâcheté ou le manque de courage. 

La doctrine de la bienveillance, qui est répétée à  longueur de temps par les idéologues démagogues, pousse les élèves à ne plus se remettre en cause, ils attaquent d’abord le professeur, même s’ils n’indiquent pas leur nom de famille sur leur copie, même s’ils utilisent un pronom sans antécédent, même si leur message est illisible, même s’ils refusent de suivre la consigne. Dans un jeu vidéo, je peux renaitre, recommencer la partie, je peux tricher.

Montrer le tableau L’origine du monde  du peintre réaliste de Courbet relève d’un véritable défi en classe ! Cette réalité naturelle et évidente semble déranger ceux qui oublient d’où ils viennent. La réalité du corps, de sa nudité dérange. Alors, le professeur afin d’éviter des ennuis avec les parents ou alors avec sa hiérarchie préfère se censurer. Il existe chez certains enseignants un phénomène inquiétant qui me préoccupe : le renoncement à envisager la réalité lorsqu’elle est dérangeante, pas consensuelle, pas de l’ordre de la croyance, lorsqu'elle heurterait la sensibilité d'une oommunauté. La difficulté n’est pas tellement de voir la réalité, mais surtout de comprendre qu’il existe plusieurs réalités plus complexes, moins binaires. La fiction romanesque a le mérite de montrer des réalités plus humaines, moins entendues, moins médiatisées. Si nous commençons à éliminer des romans sous prétexte qu'ils montrent des réalités inconvenantes aux jeunes, alors autant renoncer à leur enseigner la littérature, ce que bien sûr je refuse en tant que pédagogue et poète!

Il existe également un parallèle entre le déni de la réalité et le manque d’imagination. À savoir le refus d’envisager plusieurs réalités possibles, plusieurs chemins pour aller les trouver. Tout de suite, vous entendrez la réponse la plus facile, c’est impossible. C’est la réponse : je n’y arriverai pas, je ne vous crois pas, ce n’est pas pour moi, ce ne m’est pas utile, ça n’existe pas, vous racontez n’importe quoi. Je me souviens d’avoir raconté aux élèves qu’au moyen-âge des animaux comparaissaient lors de procès, qu’aujourd’hui, en Allemagne, des avocats les défendent, la réponse unanime : « Monsieur, vous dites n’importe quoi ! » Surtout, aucun d’entre eux ne prendra la peine de vérifier les informations données, c’est trop fatiguant !

La réalité est de plus en plus fabriquée par le marché, elle est prise dans l’évidence, l’efficacité, la production immédiate, elle peut aussi empêcher de voir d’autres réalités plus subtiles, moins accessibles, plus lointaines. Le je veux rester entre soi, dans un monde virtuel connu, c’est le confort publicitaire, le spectacle offert, les fictions réduites qui ne sont plus imaginées par les poètes mais par les logarithmes, les ordinateurs, les fictions dépourvues de nuances qui répondent aux demandes des spectateurs qui mangent dans les salles qui ne sont plus obscures à cause des smartphones.

Le postmodernisme, la pratique de l’effacement, le révisionnisme annoncés dans 1984, Fahrenheit  451, démontre que notre démocratie accueille à bras ouverts avec les meilleurs intentions du monde une forme de totalitarisme qui rejoint les populismes séduisants. Alors oui, je veux qu'on puisse voir la photo d'Hitler pour nous souvenir de qui était cet homme!

 

 

 

 

 

 

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