semaine 32

Qu'est-ce que le néolibéralisme?

L’avenir de l’école par Laurent Berger, le 21 février 2018

Photo©Laurent Berger

Laisser le service public se détruire, faire table rase du passé, organiser l’oubli, limiter l’accès à la culture, niveler les perspectives sensorielles. Deux heures d’histoire représentent ce minimum inquiétant si l’on pense qu’un arbre privé de racine ne peut grandir. Trois heures de français dans l’enseignement professionnel démontrent une politique qui consiste à donner moins à ceux qui ont le moins. Professeurs qui sont isolés dans leurs classes, chefs d’établissement qui ne demeurent plus dans l’école, incapacité à maintenir des espaces de rencontre, réduction du collectif au profit de l’alourdissement des responsabilités individuelles, incapacité à développer un projet à long terme, remplacement du citoyen par le consommateur, marginalisation de la contestation, disparition des délégués syndicaux, remplacement des examens crées par les professeurs en fonction des contenus cognitifs vus pendant l’année par des épreuves externes, agitation perpétuelle, interruptions fréquentes, diminution de la qualité d'écoute, faire en sorte que la concentration devienne difficile.  Je suis de plus en plus interrompu en classe, par un éducateur, par un élève qui veut immédiatement une réponse, par une panne de chauffage, par une sonnerie. 

Limiter la libre circulation des personnes tout en favorisant la libre circulation des biens de consommation, tuer les petits commerces, ouvrir des grands centres commerciaux, fusionner les hôpitaux, fusionner les universités, ne pas élever les salaires tout en faisant croire que les prix n’augmenteront pas, laisser certains bâtiments scolaires délabrés dans certains quartiers.

Habituer les gens à l’uniformisation, à la standardisation. Au Chili, les grands stades offraient le football en spectacle, mais ils étaient aussi un lieu de séquestration, d’enlèvement de milliers de personnes qui furent torturés. Des personnes non armées, plutôt pacifistes dans l’ensemble, accusées d’être des terroristes, des étudiants qui manifestaient contre l’augmentation du prix du ticket d’autobus.

Revenons dans notre petit pays adorable. Qu’en est-il au juste de ce pacte excellence ? Vise-t-il vraiment l’excellence ? Ou alors est-ce demander à l’école d’être plus productive, rentable à l’image d’une entreprise gérée par un manager ? Je vous laisse imaginer la réponse. L’enfer est pavé de bonnes intentions.

Faire croire que le laisser faire, le laxisme, le tout et le n’importe quoi sont de gauche, alors qu’une pensée de droite encourage le laisser faire tout à l’ordre économique quelles que soient les conséquences. Déréglementer, supprimer les normes communes, dresser des murs, déstructurer, délocaliser au nom de la flexibilité, appauvrir au nom de l’austérité au profit des plus riches, favoriser l’émergence d’écoles privées, favoriser un individualisme outrancier et maladif, faire perdre le lien, décourager et criminaliser la solidarité, empêcher toute manifestation collective, médicaliser la résistance, faire en sorte que vous régressiez, que vous soyez privés de vos sens. 

Faire en sorte que les acquis sociaux s’effacent de notre mémoire. Remplacer l’école publique définancée par l’école privée. Remplacer la police assurée par l’état par la police privée. Faire croire que le privé est efficace. Faire en sorte que les médias jouent le jeu,  qu'ils mettent en évidence les désagréments d’une grève sans en expliquer les causes, alors que le trafic devient permanent et encombre nos villes. Laisser les gens accepter que tous les jours des gens meurent en voiture, vendre, au nom de la liberté, des produits nocifs comme l'alcool parfaitement légal! 

Criminaliser la contestation, la stigmatiser, l’exclure, la marginaliser, vous faire croire que les gévistes vous prennnent en otage. Abrutir les gens avec des spectacles bruyants, organiser le tapage, structurer le nivellement par le bas, supprimer les classes moyennes, faire en sorte que l’état n’intervienne plus.

La liberté, c’est le droit de dire aux gens ce qu’ils n’ont pas envie d’entendre, disait Georges Orwell. Augmenter le nombre d’élèves par classe, maintenir un salaire bas pour les enseignants en début de carrière, accentuer la pénibilité de leur travail, ne pas la reconnaître puisqu’ils se plaignent tout le temps, les laisser tomber malades, en dépression, leur envoyer un médecin qui les remettra au travail, augmenter le nombre de professeurs démotivés, absents, faire en sorte que les plus motivés se taisent. D’accord, il existe de mauvais enseignants râleurs qui lisent leur journal, des carotteurs invétérés, mais sont-ils pour autant la majorité ? J'en vois tous les jours qui sont actifs en classe, qui continuent à vouloir former de futurs citoyens lucides. 

Qu’est-ce que le néolibéralisme ? Un programme de destruction des existences collectives capables de faire obstacle à la logique du marché pur. Je reprends ces mots de Pierre Bourdieu pour mettre en évidence la désorganisation de notre enseignement public. Je pourrais adhérer à cette belle utopie de la Commune de Paris qui conseillait aux électeurs de chercher des hommes de conviction sincères, des hommes du peuple, actifs, ayant un sens droit et une honnêteté reconnue et ne suivant pas seulement leurs propres intérêts. J’aimerais voir cette volonté se réaliser, j’aimerais que l’école y contribue. Mais "les fils de" en politique qui font carrière et qui s’accrochent au pouvoir en obéissant à l’ordre économique me rendent légèrement désabusé ! Prêts à gouverner avec n'importe qui! De grandes entreprises ont bien soutenu Hitler! Penser à Hugo Boss qui habillait les SS! 

Le néolibéralisme, c’est la destruction des soins de santé, le définancement de la justice, la privatisation des écoles. Les professeurs ne sont plus au service de la collectivité, mais bien au service des intérêts des entreprises. C’est l’école de Chicago et ce sont les adeptes de Friedman qui ont encouragé Pinochet contre Allende. C’est la fin de la démocratie participative au profit des multinationales, c’est la fabrication de biens de consommation à l’encontre de l’étatisation des services essentiels comme l’éducation. 

Le fondamentalisme et l’intégrisme sont souvent regardés du côté de la face religieuse qui est la plus visible et la plus médiatisée. Mais, ils peuvent prendre une autre forme qui est économique. Noami Klein a utilisé une expression qui m’interpelle alors que je m’interroge sur l’avenir de l’école : « La montée d’un capitalisme du désastre. » Je trouve cette expression pertinente quand nous savons que le capitalisme a souvent utilisé des régimes militaires pour imposer à tous ses modèles de vie unique. Les frontières entre le gouvernement et les entreprises s’effacent. Lutter contre l’invasion de l’école par l’ordre économique est donc un pari. Cet ordre qui nous défait de nous-mêmes qui nous remplit d’une même et unique logique. Cet ordre qui veut écrire notre histoire à notre place. Notre manière de parler est un indice de cette incursion économique, nous gérer, nous coordonnons, nous assimilons, nous manageons, nous payons des coachs. 

Alors allons-nous laisser entrer les technocrates de l’économie dans les classes ? Tel est le défi qui se présente à nous !

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