semaine 19

B comme billevesées, C comme communication

Par Théophraste ! par G. Lefèvre, le 24 avril 2021

Démonstration sur une linotype lors de la Foire du Livre de Francfort en 2005. Photo © Harald Kucharek, Wikimedia commons

Un typomètre classique avec mesures en centimètres et en cicéros.

Nous poursuivons ici notre abécédaire de la pratique du journalisme contemporain. Vous découvrirez qu’il plonge ses racines loin dans le passé et que la technologie de l’imprimerie a constitué une étonnante aventure de la communication dans nos sociétés.

Billevesées. Selon le petit Robert, billevesée (n.f.) vient de l’Ouest au XVe s., sans doute de « beille » (boyau) et « vezé » (gonflé). Boyau gonflé est donc une parole vide de sens, une idée creuse, le genre de sujet que la presse à sensation s’emploie à faire éclater au long de ses pages et cela sent souvent mauvais, en effet !

Bobards. Il faut attendre la fin du XIXe s. pour qu’arrivent les bobards, de l’ancien français « bobeau » ce qui voulait dire mensonge et provient de bob « gonflé » (voilà qui nous rapproche des billevesées !) et beau.  Donc, les bobards sont des propos fantaisistes et mensongers qu’on imagine par plaisanterie pour tromper ou se faire valoir. Exemple : les bobards de la presse. Et comme disait Sartre : « Ce n’est pas un bobard ? On peut vous faire avaler n’importe quoi ». Le contraire de bobard, c’est vérité. Le journalisme dans tout cela ? C’est séparer les billevesées des bobards et faire l’information.

C comme canard, cicero, civique, communication et correcteurs

Canards. Ils volent en rangs groupés et suivent la même direction. Mais ce n’est pas de cela que les journalistes parlent en évoquant ainsi leurs journaux. Ils se réfèrent, sans le savoir la plupart du temps, à une des origines du journalisme : au XVIe siècle, apparaissent en effet des feuilles volantes qui « exerceront jusqu’au cœur du XIXe siècle une influence décisive sur les mœurs des classes paysannes et ouvrières. » (Francis Bale dans Information et « désinformation », Encyclopédie Universalis, Les Enjeux) Ils succédaient aux « nouvellistes » qui, de la Renaissance à la fin du XVIIIe siècle, « recueillent l’information, par quelque moyen que ce soit », leur art, disait-on, était de savoir écouter aux portes. (id). Ils officient parallèlement aux gazettiers, nés à la Renaissance et qui colportent les événements les plus divers, « depuis les batailles lointaines jusqu’aux fêtes populaires en passant par les funérailles princières. » (id)

Ces ancêtres sont donc loin d’être glorieux pour les journalistes modernes, même si, déjà, ils devaient éviter la censure des puissants et de l’Eglise. Voilà pourquoi, les journalistes préfèrent dater leur histoire à partir de la naissance de La Gazette de Théophraste Renaudot, en 1631 : plusieurs feuilles imprimées, diffusées en grand nombre d’exemplaires et selon une périodicité régulière. Ce sont, déjà, les premiers éléments de la définition moderne de la presse.

Cicéro. Ce mot qui fait penser au célèbre orateur romain est en réalité l’unité de mesure qu’utilisaient les typographes avec leur typomètre. Un cicéro vaut 12 points soit environ 4,51 mm et ce depuis 1775. J’ai toujours conservé le typomètre de mes débuts avec les mesures en centimètres et en cicéros. Il est noir et argenté. Très élégant en somme. Très utile surtout puisqu’à l’époque il fallait que je dessine moi-même les maquettes des pages et donc la dimension des photos, la grandeur des caractères, la longueur des textes... C’était l’époque où le journalisme comportait aussi de l’artisanat manuel, où l’on dialoguait avec les typographes et linotypistes. Ils étaient nos premiers lecteurs puisque les linotypistes composaient nos textes en lettres de plomb que les typographes assemblaient en pages de plomb et de métal. Ils variaient la grosseur des titres selon l’importance du sujet et enjolivaient les pages en réalisant des cadres, en plaçant des colombelles (ah, le joli mot), ces filets de cuivre ou de plomb séparant les articles entre eux selon leur importance ou leur complémentarité.

Ces premiers lecteurs qui façonnaient l’information ne se privaient pas de la commenter, remplaçant utilement le « chauffeur de taxi » ou le « facteur » présumés représenter l’opinion publique auprès du journaliste débutant en proie à l’incertitude face à un public invisible.

 De plus, ces hommes de métier, seigneurs parmi les ouvriers puisqu’ils étaient les premiers à savoir lire et écrire, ne se privaient pas de remarques (souvent pertinentes) sur le style de l’un ou de l’autre journaliste et qu’ils étaient champions dans le décryptage des textes écrits à la main lorsqu’ils n’étaient pas tapés sur les grosses machines à écrire qui nous musclaient les doigts et nous cassaient les oreilles.

Citoyenneté. Nombre de professionnels se retranchent derrière la technicité de l’information pour ne pas affronter son essence même : on parle de quoi et pourquoi ? La clef de l’analyse de la communication nous a été donnée par le sociologue Harold Lasswell en 1948 : « qui dit quoi, par quel canal, à qui, avec quel effet ? ». Ce qui permet de décoder le processus complet : l’émetteur, le contenu, le médium, l’audience, les effets. Il s’agit d’une analyse sociologique, à savoir les interactions entre le communicateur et la société.

L’aspect citoyen du journalisme est précisément ce « pourquoi » on informe et pour qui. Pour ceux qui gèrent le monde et alors nous servons à modeler les opinions publiques en fonction de ce qu’on nous dit ? Ou pour les citoyens afin qu’ils se fassent leur opinion sur base des informations que nous recherchons afin de répondre à leurs questions ?

 Les cyniques diront que l’on vend n’importe quelle information pour autant qu’elle soit achetée. Cette marchandisation très accentuée actuellement a provoqué la méfiance de plus en plus grande du public par rapport aux médias. Tous les sondages d’opinion le montrent malheureusement : les journalistes sont encore moins crédibles que les hommes et femmes politiques qu’ils fréquentent en effet fort souvent. Triste constat par rapport au temps heureux où « c’est vrai parce que c’est écrit dans la gazette ! » Sans doute parce que rien n’est plus vrai que ce qui passe à la télévision, dont la mise en scène extrêmement sophistiquée est tellement plus facile à suivre que la lecture parfois ardue d’un écrit (voir Télévision).

Le journalisme moderne est un instrument de citoyenneté. Il doit aider les gens à comprendre le monde dans lequel ils vivent afin d’être actifs en tant que citoyens. Le journaliste doit les aider en toute humilité à décoder l’actualité afin de tirer les leçons morales et politiques qui s’imposent en toute démocratie. Bref, se faire eux-mêmes une opinion (voir Opinion). Voilà pourquoi il donne des faits, des analyses et des commentaires bien distincts les uns des autres. Ces faits sont choisis en tant que « signifiants » dans le grand magma de l’information planétaire.

 Qui dit choix dit sélection et c’est là qu’est la fonction principale du journaliste. La sélection se base sur des critères multiples mais lorsqu’on veut pratiquer un véritable journalisme au service du citoyen, on sélectionnera les informations qui servent ce bien public et non le divertissement, l’amusement (même si des informations amusantes peuvent égayer un journal austère), la propagande (voir Propagande).

Les rubriques « opinions » ou « débat » des divers médias participent à ce journalisme « citoyen ».

Civique. Le « journaliste civique » est un terme américain. Vers les années 90, les Etats-Unis redécouvraient les vertus du journalisme à l’européenne, entre la citoyenneté et l’opinion. Il s’agissait tout simplement de redécouvrir la proximité avec le lecteur, de traiter de ce qui l’intéresse comme citoyen et ne plus être le porte-parole ou porte-micro des décideurs élus ou non. Cette réaction à la dictature du fait et rien que le fait a permis de réconcilier des Américains avec une presse plus critique et donc plus citoyenne… Jusqu’aux dérapages du « patriotisme » exacerbé par la guerre en Irak !

Chez nous, ce journalisme de proximité a dérapé en devenant un journalisme d’émotion, restituant les états d’âmes de la population traumatisée par l’affaire Dutroux et ses multiples développements dont le plus important fut la perte de confiance assez généralisée en les institutions judiciaires de Belgique. La presse s’est alors divisée en « croyants » et « non croyants » d’un vaste complot de pédophiles. Les « non croyants » continuant tout simplement à faire le vrai métier de journaliste : apporter des faits, les examiner avec esprit critique, les confronter à la réalité. Mais celle-ci est parfois bien plus dure à admettre que les fantasmes romantiques ou morbides.

Communication. C’est le grand magma qui déferle sur le monde par le biais des médias, le premier médium étant les personnes elles-mêmes. Nombre d’écoles et d’universités proposent des études de communication dont le journalisme fait partie. Si les enseignants ne sont pas assez vigilants, cette pratique encourage la confusion entre des métiers aussi opposés que ceux d’attachés de presse, de relations publiques, de publicitaires et de journalistes. Si tous utilisent peu ou prou les mêmes techniques de communication, la finalité est évidemment opposée. Un attaché de presse vend un ministre, un homme ou femme d’affaire, une entreprise. Un spécialiste en relations publiques vend une image de tout et parfois n’importe quoi. Et le fait souvent très bien. Un publicitaire vend n’importe quel produit. Un journaliste doit se défendre contre tout cela et défendre sa profession (voir déontologie, citoyenneté, journalisme).

Correcteurs. Nos frères en journalisme, plus proches cependant de l’instituteur que du grand reporter ! Ils nous aidaient dans le labyrinthe de l’alphabet, ce matériau de base de l’expression journalistique, trop souvent malmené, hélas, par les journalistes qui parlent ou écrivent en prenant un peu trop de liberté avec l’orthographe et la grammaire. Pardonnons-leur : ils doivent travailler trop vite et les restrictions drastiques dans les équipes des journaux ont frappé les correcteurs, nos indispensables collaborateurs qui nous rappellent sans cesse la vieille maxime : « Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement - Et les mots pour le dire arrivent aisément. « (Boileau, « Art Poétique », Chant I) Ils ont parfois des parcours étonnants, ces correcteurs dont on parle si peu. Certains sont devenus journalistes eux-mêmes. D’autres pratiquaient ce métier à titre alimentaire. J’ai rencontré ainsi Christian Dotremont, grand leader du mouvement artistique Cobra, qui, pour vivre, a été correcteur à l’imprimerie Sofadi où s’imprimait le quotidien La Cité, celui-là même où je fis mes armes. Inutile de dire que l’article a été dûment corrigé par l’artiste, en rouge et dans la marge en utilisant les signes de correction professionnels, comme il se doit.

C’est donc ensemble que nous vivions l’information et surtout sa transcription sur papier dans ce vaste système qu’est l’imprimerie. Les savoirs, les expériences étaient brassées dans cet alambic pressé d’encre et de papier, avec plomb et zinc comme supports. Une alchimie véritable avec ses codes, ses habitudes, sa confraternité, ses luttes et ses concurrences. Tout se résolvait d’ailleurs au café du coin, après minuit quand la dernière édition, celle de Bruxelles, était sortie alors que les autres étaient déjà dans les trains les menant aux régions de diffusion.

Vos réactions

Puisque ceci est un travail collectif, voici parmi les premiers apports celui de François Ryckmans qui nous propose ceci: « En radio, n'oublions pas : billet monté ou enrobé, son, direct in situ, direct studio, bobino, nagra, doublage, fondu, jingle, tops horaires, ponctu, montage, son d'ambiance, tapis, terminer en l'air, cassette, studer, etc. »

On attend la suite ! Et vos suggestions et apports à cet abécédaire. Courriels à envoyer à gabriellelefevre@entreleslignes.be

Nos polices de caractères d'imprimerie

B comme Bahnschrift, Baskerville, Bauhaus, Bell MT, Berlin, Bernard, Blackadder, Bodoni, Book antica, Boockman old style, Britannic bold, Broadway, etc.

Bodoni est une police de caractères néo-classique avec empattement conçue par Giambattista Bodoni en 1798. Avec les polices de Pierre-Simon Fournier, et ensuite Didot de Firmin Didot et Baskerville de John Baskerville, elle fait partie des premières polices à s’éloigner du modèle calligraphique vers un modèle purement typographique. (Wikipédia)

C comme Calibri, Californian, Calisto, Cambria, Candara, Castellar, Centaur, Century, Chiller, Colonna, Comic, Consolas, Constantia, Cooper Black, Copperplate Gothic, Corbel, Courier New, Curlz MT.

Calibri est une police de caractères de la famille sans serif, dessinée par Lucas de Groot en 2004 pour la Microsoft Font foundry et publiée le 30 janvier 2007. ... Elle comprend des caractères de l'alphabet latin, de l'alphabet grec et de l'alphabet cyrillique. (Wikipédia)

 

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