semaine 30

N comme numérique

Par Théophraste ! par G. Lefèvre, le 25 juin 2021

Roboter © Simon Malz Flickr (CC BY-SA 2.0)

Deuxième mot pour le N de notre abécédaire du journalisme, le numérique constitue une révolution dans notre manière de travailler. Même si les fondamentaux du métier restent inchangés.

J’ai connu le temps des dépêches et des photos qui sortaient sans cesse des téléscripteurs, dans un vacarme assourdissant. On enfermait ces appareils dans des pièces aux murs capitonnés. Dans la rédaction, il y avait déjà assez de bruit comme cela avec les machines à écrire et les téléphones aux sonneries fortes et insistantes. Ensuite on expédiait nos textes par tubes pneumatiques vers les linotypistes qui les coulaient en lignes de plomb (voir imprimerie).

Le soulagement auditif a été immédiat lorsqu’au début des années 80 sont arrivés les premiers ordinateurs, des Tandy avec minuscules écrans permettant de lire une quinzaine de lignes à la fois… Ce qui n’était pas facile lors de la rédaction des articles. A l’atelier, en plus des rouleaux de papier tapés à la machine, on expédiait des disquettes avec nos articles nouveau système. Dans les imprimeries des journaux, les écrans lumineux ont remplacé progressivement les massives plaques métalliques dans lesquelles les typographes plaçaient nos articles (en plomb) et photos (sur plaques de zinc). Les ouvriers ont été initiés aux joies de l’informatique, prodigieuse transformation de leur manière de travailler. Avec, dans nos équipes, y compris chez les journalistes, la difficulté d’accompagner ceux qui n’arrivaient pas à utiliser ces nouvelles technologies qui progressaient de manière foudroyante : chaque mois apportait une nouveauté, une amélioration, une facilité mais aussi une transformation fondamentale du travail.

Des métiers disparus

Progressivement, les journalistes ont été tenus d’effectuer eux-mêmes les mises en page et d’y insérer les articles et photos. Un travail technique qui empiétait sur celui d’enquête, de reportage, de traitement (vérification) des dépêches. D’un côté, les conditions d’un travail de plus en plus numérisé amélioraient le confort des journalistes et leur accès aux informations du monde entier par le biais de leurs correspondants et des agences de presse accessibles sans cesse et partout. D’autre part, le travail d’équipe avec les divers métiers de l’imprimerie a progressivement cessé avec la disparition de ceux-ci. Idem pour les archives et centres de documentation des journaux, progressivement numérisés au détriment du personnel qui y régnait en maître et accompagnait avec efficacité les journalistes dans leurs recherches parmi les archives, les documents, les photos. Le même phénomène a été observé dans le monde des correcteurs, ces personnes tellement précieuses pour la crédibilité des journaux et des journalistes. Non seulement ils corrigeaient nos fautes d’orthographe et de grammaire mais aussi, premiers lecteurs critiques, ils nous suggéraient des précisions, des éclaircissements dans nos textes parfois trop rapidement ficelés.

Nous perdions ainsi les précieuses conversations avec tous ces gens qui étaient en réalité notre premier public et qui, en nous racontant leur vie, en nous posant des questions, ouvraient nos esprits vers les préoccupations réelles des gens, nos lecteurs que nous connaissions en partie à travers eux.

C’est cela le paradoxe du numérique en journalisme: le monde entier s’ouvre à nous et les informations et archives de toutes sortes sont accessibles en quelques secondes. Mais nous sommes cloués sur nos sièges devant nos écrans et de moins en moins sur le terrain puisque les rédactions ont diminué en nombre. Les jeunes ne sont pas habitués à approfondir des thèmes en assistant à des colloques, des conférences, en menant des enquêtes et en partant en reportage longue durée… Difficile de se spécialiser dans ces conditions-là. Difficile de prendre du recul face à l’ultra rapidité de l’information numérique. Difficile de prendre le temps de vérifier, de critiquer, de replacer dans un contexte historique. La tyrannie du temps numérique doit prendre fin. Il nous faut retrouver le temps de faire notre vrai métier : chercher les informations sur le terrain, parmi les gens, exercer notre esprit critique, vérifier et expliquer clairement la complexité du monde.

 Une nouvelle culture

Le fil d’Ariane, pour l’internaute qui circule dans le labyrinthe de l’information reste la consultation des sites d’informations journalistiques qui, citant les sources et références de leurs articles, facilitent la recherche d’informations complémentaires et la vérification de celles-ci. Il peut interagir avec le média par des commentaires, des envois d’informations vers les journalistes que ce soit sur les sites eux-mêmes ou sur les pages Facebook des médias.

Le Net tisse un nouveau lien entre le citoyen et le journaliste, l’information allant de l’un à l’autre et se nourrissant des uns et des autres. C’est une richesse à condition qu’elle soit traitée par des journalistes qui en vérifient l’exactitude, recoupent les sources, vont sur le terrain pour ramener de l’information de première main… Pour autant qu’ils en aient le temps et les moyens et c’est là que le bât blesse. La crise de la presse est économique. Des titres traditionnels disparaissent, d’autres se modernisent mais pas toujours dans le sens d’une rigueur et d’une crédibilité qu’attend l’opinion publique éclairée. Une floraison de nouveaux moyens de communication et, parmi eux, des réseaux d’information, brouille les repères.

Un avantage de cette évolution est que les opposants à des pouvoirs plus ou moins dictatoriaux peuvent plus facilement, grâce au Net, contourner les censures étatiques et dénoncer les propagandes et fausses informations lancées par ces pouvoirs non démocratiques. 

Emerge ainsi une nouvelle culture de l’information, « entre producteur et consommateur, entre émetteur et récepteur, entre haut et bas des hiérarchies, entre savoir et pouvoir », ainsi que l’écrit Patrick Willemarck. (1) "L’avenir, dit-il, se situe parmi les trois types de substituts aux grands groupes de presse d’antan : les plateformes comme Twitter et Amazon, les portails comme Yahoo et AOL (The Huffington Post) et des indépendants tels que VoxPublic ou MediaPart. Ce monde numérique de l’information est en perpétuelle mouvance ce qui le rend souvent indéchiffrable pour le grand public."

Le couple journaliste – robot

Le défi actuel du journalisme est d’allier les nouvelles technologies et la liberté de la presse dans un modèle - encore à trouver - qui permette une vie économique du média. Pour faire des économies, certains éditeurs de presse n’hésitent plus à recourir aux algorithmes voire aux robots pour remplacer les journalistes dans des tâches répétitives et simples comme les résultats de compétitions sportives ou les bulletins météo. Le journaliste Romain Serre de ECS-Digital retrace l’apparition de ce journalisme numérique aux Etats-Unis. (2) Il existe en effet un programme d’intelligence artificielle baptisé Stats Monkey, développé par la société Narrative Science à Chicago. Ses logiciels d’intelligence artificielle peuvent rédiger des articles en analysant des résultats sportifs ou financiers, des données statistiques, des flux Twitter.

Cette société est à l’origine d’un robot, Quakebot qui écrit des articles pour le Los Angeles Times, sur base des alertes et des données émises par l’US Geological Survey à propos des tremblements de terre. Ces données sont intégrées dans un texte déjà mis en forme par Quakebot qui est ensuite envoyé sur le système de gestion de contenu du journal. Le journaliste n’a plus qu’à relire et valider ce texte en y apposant sa signature. Le même journal utilise un autre algorithme travaillant sur les alertes homicides au départ des rapports du bureau du médecin légiste, ainsi que les arrestations d’individus activement recherchés.
« Depuis sa création, Narrative Science a déjà levé plus de 20 millions de dollars et compte parmi ses investisseurs, In-Q-Tel, un fond d’investissement appartenant à la CIA. Une trentaine de clients font appel à ses services dont une chaine de télévision sportive américaine, de grands quotidiens nationaux et le célèbre magazine économique Forbes, qui lui achète des articles sur les résultats financiers des grandes entreprises.
Son co-fondateur et PDG, Kristian Hammond, estime que dans 15 ans, environ 90 % des articles seront rédigés par un de ses algorithmes et qu’un robot gagnera un Prix Pulitzer d’ici 5 ans ! », écrit Romain Serre.

Déjà, Robin Govic, directeur du numérique du groupe de presse suédois MittMedia, n’hésite pas à affirmer que, après les avoir testés, les journalistes sont désormais ravis de travailler avec des robots. « Car avant, c’étaient eux les robots ! ». « Avec la chute de 25% des effectifs dans les rédactions suédoises ces dernières années, les machines produisent les contenus que les journalistes ont arrêté de fournir mais que les gens réclament. » Il s’agit des comptes rendus de prestations sportives diverses, de météo, d’informations boursières et immobilières, etc. Nombre de ces informations sont injectées directement sur le site web des journaux, d’autres sont envoyées aux journalistes afin de servir de base à leurs articles s’ils le souhaitent.

« Le journaliste va continuer à accomplir les tâches à forte valeur ajoutée – écriture, style, poser les questions qui font mal –, à analyser les données, et à choisir les angles, assure Robin Govik. « Le futur du journalisme sera fait de journalistes créatifs, concentrés sur leur style et leur valeur ajoutée, et travaillant avec des robots efficaces. Mais, ajoute-t-il, si un journaliste pense qu’il peut être remplacé par un robot, c’est qu’il peut l’être ! » (3)

 Il s’agit donc d’une démonstration de la complémentarité possible entre les algorithmes et le travail journalistique, qui facilite le travail des journalistes ainsi que le service aux lecteurs. Pour autant, bien entendu, que les principes de base de la déontologie journalistique soient toujours respectés. Car cela seul peut rassurer l’opinion publique sur la qualité des informations relayées. (4)  En avril 2016, la divulgation des « Panama’s papers » et l’analyse des millions de données sur des sociétés offshores favorisant l’évasion fiscale de dizaines de milliers de personnes, a eu une répercussion mondiale. Des journalistes du monde entier, travaillant en Consortium international des journalistes d’investigation, ont analysé ces données fournies par un lanceur d’alerte anonyme. Ils ont ainsi prouvé que les systèmes numériques d’analyse des données deviennent essentiels pour un travail d’information en profondeur et crédible.

Plus que jamais, le métier de journaliste en tant que professionnel capable de dégager de la masse des informations mondiales des données vérifiées, recoupées, mises en perspectives, compréhensibles par la masse des gens, reste fondamental. Son rôle est essentiellement citoyen et donc relève plus d’une politique culturelle, de l’éducation populaire, que d’un système économique basé sur des apports publicitaires et donc soumis aux multiples pressions du rentable à tout prix. L’information qui dérange, qui libère politiquement, qui fait grandir la citoyenneté n’est pas rentable économiquement parlant. Elle l’est sur le plan de la démocratie qui doit pouvoir la financer sans l’asservir. Ce sont les citoyens qui peuvent le mieux garantir la vraie liberté de la presse et les journalistes qui peuvent démontrer qu’ils méritent cette liberté par l’exercice des droits et devoirs auxquels ils se soumettent, librement.

Nombre de journalistes créent d’ailleurs des organes de presse alternatifs, grâce au web et au soutien de leurs lecteurs, se débarrassant ainsi des contraintes financières très lourdes de l’imprimerie. (5) En Belgique, citons Daar Daar (6) qui nous donne en français le meilleur de la presse flamande ; Apache.be en néerlandais ; Resistance.be qui lutte contre l’extrême-droite, entreleslignes.be qui s’attache à ce qu’on ne publie pas dans les médias traditionnels ; Daily Science qui publie des articles de vulgarisation scientifique et des enquêtes dans ce domaine, etc. Et bien entendu, entreleslignes.be…

Récemment a été créée l'ABiPP, une association belge sans but lucratif de journalistes diffusant leurs informations uniquement de manière digitale. (7) Ils veulent rester des journalistes professionnels selon les critères reconnus de la profession et réhabiliter la crédibilité de la démarche journalistique auprès de l’opinion publique. Ils affirment respecter la déontologie journalistique. (8)

Citoyens vigilants et informés

De leur côté, les citoyens peuvent agir en s’informant sur des sites comme celui de Sophie Lescrenier, www.penser-critique.be  (9), qui renvoie au Conseil Supérieur de l’Education aux Médias (CESEM) et son excellente brochure « Déjouer les pièges de la désinformation : fake news, pièges à clics, propagandes,… »  Ou encore Hoaxbuster.com. Des réflexions très approfondies sur l’impact du numérique sur la culture sont menées par diverses associations tout au long d’un cycle « Pour un numérique humain et critique ». (10)

Les enseignants, les parents, les communicateurs peuvent aussi se référer au dossier pédagogique publié sur le site français « Presse à la Une ». (11)

Les citoyens peuvent devenir des « journalistes-citoyens » en participant à des initiatives comme Indymedia, né dans le sillage des mouvements altermondialistes aux Etats-Unis. Cet « Independant Media Center » se présente comme une plateforme collective internet proposant actuellement à environ 175 médias installés dans diverses villes du monde (dont Bruxelles) et gérés par des modérateurs, de proposer des informations en permettant à tout un chacun de publier sa propre information ou analyse. Il devient ainsi une sorte d’agence de presse gérée collectivement.

D’autres médias citoyens sont recensés ici (12) et notamment AgoraVox, présenté, selon le Reuters Institute for the Study of Journalism de l’université d’Oxford, comme « un des plus importants exemples en Europe en ce qui concerne les sites web dédiés au journalisme citoyen ».

Enfin, recommandons le site « Le mouton numérique » (13) où, sans cesse, est mené le débat démocratique entre ceux qui font et ceux qui pensent le numérique, et ce afin d’éclairer nos choix technologiques.

Le numérique est un outil essentiel de progrès de notre civilisation mais il doit être maîtrisé, contrôlé à l’aune des valeurs que nous promouvons : celles de liberté, d’égalité de solidarité, celles des droits humains, universels comme l’est le web. L’implication des citoyens est donc essentielle pour que la liberté de la presse d’informer honnêtement et le plus complètement possible reste une base indispensable de la démocratie. Journalistes et citoyens sont les garants de cette démocratie qui n’est pas la loi du plus grand nombre mais celle du débat visant à assurer le bien de tous.

 

1. Patrick Willemarck, éditions Espace de Libertés, coll. Liberté j’écris ton nom. www.laicite.be

2. https://ecs-digital.com/culture/les-robots-remplaceront-les-journalistes/

3. https://www.meta-media.fr/2018/03/15/des-robots-journalistes-deja-bien-meilleurs-que-les-vrais.html

4. https://www.iris-france.org/docs/kfm_docs/docs/observatoire-geo-info/2013-01-faux-rumeurs-et-desinformation-dans-le-cyberespace.pdf

5. https://fr.wikipedia.org/wiki/M%C3%A9dia_alternatif

6. https://daardaar.be/rubriques/culture-et-medias/linsoutenable-multiplication-des-haines/

7. https://twitter.com/abipp2

8. https://lecdj.be/un-conseil-de-deontologie-journalistique/

9. https://www.penser-critique.be/dejouer-les-pieges-de-la-desinformation-fake-news-pieges-a-clics-propagande/

10. https://www.pointculture.be/magazine/articles/focus/pour-un-numerique-humain-et-critique-2018-2019/

11. file:///C:/Users/User/Desktop/fake%20news%20propagandes%20explications.htm

12. https://bonnesnouvellesinfo.wordpress.com/2015/10/06/sites-dinformation-independants/

13. https://mouton-numerique.org/

- Une grande partie de cet article a été publié en automne 2019 dans les Echos de Picardie (Picardie laïque) dans un dossier "Les enjeux éthiques liés au développement de l'intelligence artificielle".

 

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