semaine 47

W comme Wallraff (Günter)

Par Théophraste ! par G. Lefèvre, le 22 octobre 2021

Dessin d’Anne-Catherine Van Santen publié dans l’agenda 2008 de l’AJP.

Il était devenu une star en Allemagne et un modèle qui enthousiasmait les jeunes journalistes dans divers pays dont la Belgique. Aujourd’hui encore, certains utilisent sa méthode pour découvrir ce que l’on veut nous cacher.

Günter Wallraff, journaliste allemand, objecteur de conscience antimilitariste, entendait dénoncer les dysfonctionnements et les injustices de sa société dans les années 1970 – 1980. Il commença par critiquer les méthodes d’enquêtes attentatoires à la vie privée utilisées par le journal Bild-Zeitung à Hanovre où il travailla pendant quatre mois sous un faux nom. Il en tira deux livres « Le Journaliste indésirable » et « Zeugen der Anklage » (« témoin à charge »), et un procès interminable qui se termina devant la Cour Constitutionnelle fédérale. Celle-ci trancha en sa faveur. Les principes de la liberté de la presse et de l’intérêt de la société étaient ainsi confortés par la plus haute instance juridique allemande. La voie était ouverte à de nouvelles méthodes de journalisme d’investigation et aux lanceurs d’alerte d’aujourd’hui. Sa renommée s’est établie en effet sur sa méthode d’immersion, d’infiltration dans certains milieux afin de révéler la réalité vécue par les victimes des injustice économiques et sociales. Ainsi, en 1985-1986, il se crée une identité de travailleur turc sans carte de travail, Ali Sinirlioglu. Il travaille ainsi pour plusieurs entreprises comme la construction et l'entreprise sidérurgique Thyssen ainsi que Mac Donald’s et même en zone nucléaire dangereuse. Son livre « Tête de turc » (en allemand « Ganz unten » ‘tout en bas’) a connu un succès extraordinaire. Il y raconte en détail la descente aux enfers qu’il a partagée avec les immigrés turcs importés en Allemagne et casernés dans des logements ressemblant plus à des casernes qu’à des logis, les brimades nombreuses, les conditions de travail épouvantables que subissent ces travailleurs.

Il a ainsi mis en évidence le racisme qui gangrène la société allemande.

Gunter Wallraff arrêta ses enquêtes car sa santé était altérée et qu’il devait faire face aux attaques judiciaires des éditions Springer qui l’accusaient d’avoir été un collaborateur de la Stasi ; ce que les tribunaux réfutèrent et Springer fut débouté en 2006.

Ce journaliste hors normes poursuivit son travail dans le même esprit d’infiltration, d’immersion dans la réalité tragique vécue l’hiver par les SDF dans de grandes villes allemandes. Pour cela, il se déguise encore et vit sous une fausse identité.

En 2010, dans son livre « Parmi les perdants du meilleur des mondes », il dénonce les formes actuelles de racisme au travers de ses enquêtes sur les SDF, sur le sort des travailleurs noirs, des ouvriers d'une boulangerie industrielle, etc.

Parmi les émules de Günter Wallraff, il y a sans conteste Florence Aubenas dont on se souvient de son immersion dans la vie des travailleuses très précaires qui assurent le nettoyage des ferries du quai de Ouistreham en France. Elle travaille comme elles et elle raconte cette vie quotidienne menée à train d’enfer, ponctuée de brimades et de mépris. Son livre « Le quai de Ouistreham » a connu un très grand succès.

Wikipédia nous apprend aussi que cette technique a été utilisée par Elsa Fayner en France dans les années 2000 ou Barbara Ehrenreich aux États-Unis.

La méthode Wallraff pose quelques questions de déontologie. Notre code nous impose de ne pas nous dissimuler, d’afficher notre nom et notre profession de journaliste. Il s’agit en effet de ne pas tromper nos interlocuteurs et de maintenir la confiance du public dans la presse d’information. Mais il arrive en effet que des directeurs d’entreprise ou de personnel nous refusent l’accès aux lieux et aux informations. Alors, selon notre déontologie, il est toléré d’utiliser des méthodes comme un faux nom, une fausse profession, une caméra cachée pour autant que les informations ainsi recueillie servent le bien public, soient d’intérêt sociétal en dénonçant des abus, des violations à la loi, des fraudes, etc. Et sans que le journaliste se substitue aux enquêtes de police par exemple ou au travail de services sociaux.

De méthodes à utiliser avec prudence, donc, et certainement pas en attentant à la vie privée des personnes ainsi espionnées ou dont on veut raconter l’histoire, même pour une bonne cause.

D’ailleurs, en cas de plaintes, les juges en Belgique tiennent compte des intentions des journalistes et si leurs révélations servent réellement le bien de la société, ils sont en général acquittés. La liberté d’expression et celle de la presse sont ainsi respectées.

Par contre, si l’intention était de faire du sensationnel, du croustillant, alors la défense de la vie privée prime et le journaliste sera condamné.

- Voici une interview récente de Günter Wallraff, en espagnol:

 
 

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