semaine 30

L’intelligence artificielle nous prend pour des cons, l’intelligence artificielle nous rend cons

Pasta par Michel Noirret, le 01 mai 2021

© WICH

Paraphrase d’un slogan de feu Hara Kiri, à propos de la publicité.

Pour la quatre ou cinquième fois je tapais un mien mot de passe et un mien identifiant (« login » en anglais, mais contrairement aux merveilles technologiques qu’on est censé attendre de l’emploi de cette langue, ça ne marche pas mieux qu’en français). Je devais de la sorte avoir accès à je ne sais plus quel compte — on n’est pas inscrit quelque part, abonné, membre ou je ne sais quoi, on a un compte, comme dans toute vieille bonne épicerie, mais modernité et marketing obligent, on appelle ça « compte », ça fait plus école de commerce.

« Mot de passe oublié ? »De guerre lasse, une fois de plus je me triturais les méninges pour en trouver un nouveau. Hé oui ! Il faut qu’il soit à la fois compliqué et facile à se rappeler, et surtout pas utilisé dans un autre « compte ». Ajoutez à cela que, du coup, vous effacez les anciens sésames de vos souvenirs, comme ça se passe aisément dans une mémoire électronique, ce qui prouve son incontestable supériorité. Vous avez déjà essayé ? vous n’en êtes pas capables ? Normal. Vous n’êtes plus en phase avec votre temps à cause de votre cerveau bêtement en viande comme un mouton, un cochon, etc., pas un lombric. Le lombric n’a pas de cerveau. Le lombric est l’avenir de l’intelligence artificielle.

Oui, bien sûr, votre navigateur est capable d’enregistrer vos mots de passe, mais parfois, le croiriez-vous ? Ça ne marche pas ! Si, si ! Mais, inconsciemment vous pensez que c’est dû à votre incompétence. Vous obtenez alors un message du genre « nous ne sommes pas en mesure d’enregistrer maintenant votre demande, réessayez plus tard ». C’est que votre machine est obsolète, voilà tout. Ou que vous êtes tellement sot que vous ne savez pas sur tirer la substantifique moelle des électrons qui vous niquent. Oui, c’est un peu facile, mais malgré mon grand âge j’ai su rester jeune de caractère.

Achetez vite une autre machine, encore plus moderne, elle vous permettra d’accéder à encore plus d’objets virtuels ou non parfaitement inutiles mais payants. Le prix que vous y mettrez est gage de votre degré de modernité. Comment pourrait-on ne pas être moderne, ne pas participer à la croissance du PIB de son pays ? En ces temps incertains, c’est un devoir patriotique.

On s’est longtemps plaint, on se plaint encore, et ce n’est pas Georges-Louis Bouchez-double qui me démentira, de l’inefficacité, de la surdité, de la rigidité des administrations publiques.

Grâce à l’intelligence artificielle qui n’améliore en rien les performances humaines des administrations, le privé peut maintenant se targuer de faire mieux. La bureaucratie privée triomphe enfin !Pas vrai, Georges-Louis ? L’entrepreneur privé, ce héros, a le devoir, dans tous les domaines de surpasser le service public, de démontrer à quel point il est, lui, beaucoup plus efficace. L’efficacité n’ayant d’autre finalité que les dividendes des actionnaires des marchands de Ceci ou de Cela. Les Cecis ou les Celas, sont l’avatar des divers objets, ustensiles, déguisements, poudres aux yeux ou de perlimpinpin qui servent à occulter la médiocrité des existences vouées à la consommation. Et ça en fait rentrer de la thune !

Georges-louis me dira, à juste titre, qu’en Chine, où ce n’est pas le « privé » qui régente l’existence des pleu-pleus dans mon genre ne connaissant rien à l’informatique, on arrive peu à peu à faire presque mieux que le « privé » de nos contrées libérales. On ne nous cache même plus, dans la presse ou les discours officiels que c’est une affaire de compétition. La compétition, le libéralisme aime ça. Finalement, la Chine, paraît-il communiste, n’est pas du tout un ennemi de l’humanité, mais un simple concurrent. Pardon, « Challenger » ! On est entre amis, sportifs.

— Oh ! Nous dirons les estampillés des Ecoles de commerce, qui œuvrent au progrès du savoir humain même dans les universités, ce n’est pas pour contrôler vos cerveaux en viande, mais pour votre bien de consommateurs !

Il arrive, lorsque les mots de passe et les identifiants ne sont pas reconnus par les machines bien plus intelligentes que nous et comme le monde du productivisme est bien fait, totalement dévouées à notre bien être, il est possible d’être accueilli « en ligne ». Quel terme évocateur de notre condition.

— Pour un Ceci défectueux, tapez 1,

— Pour un Cela non conforme à l’annonce , tapez 2 », etc., etc.

Vous avez sûrement vécu plus d’une fois cette situation où votre ordinateur a failli passer par la fenêtre.

Bien entendu, la raison pour laquelle vous voulez de l’info ne figure dans aucun des items, comme on dit, soumis à vos frappes .

Finalement, il vous est proposé, après un long parcours du combattu, l’accès à une aide humaine, grâce à ce bon vieux téléphone. Là aussi la voix suave vous annonce que vous devez taper un, deux, etc. alors vous avez plutôt envie de lui taper sur la gueule, mauvais coucheur qui ne comprend rien aux valeurs du progrès technologique. Tssss ! Que c’est laid. Quel manque de maîtrise nerveuse.

Enfin le téléphone sonne. Généralement ou bout de vingt minutes d’attente vaine vous finissez par raccrocher et vous vous lancez, coudes au corps, dans plusieurs tours du pâté de maisons pour éviter de commettre quelque geste irréparable.

Allons, soyons de bon compte : certains marchands de Ceci ou de Cela rigoureusement indispensables à notre existence (on a quasiment, petit à petit, supprimé dans l’intérêt du progrès de l’humanité, tous les autres dont on s’accommodait fort bien), ont pris la mesure du problème. Vous pouvez soumettre vos petits ennuis de consommateur incompétent directement, là encore, par téléphone, mais à un être humain pourvu, certes pourvu d’un casque et d’un micro.

Bien sûr il faut inévitablement taper un, deux, etc., mais sans trop attendre cette fois, on vous parle avec une vraie voix. Tranquille, pas pressée du tout, à l’écoute, serviable à l’envi. Au bout d’un moment vous vous demandez si on va y passer la journée tant votre correspondant, tout à votre service et soucieux de vous le faire savoir, doit chercher, enregistrer, signaler votre cas à tel ou tel service, vous en êtes pantois. Vous êtes presque prêt à adhérer au MR.

Vous vous demandez ce qu’il se passe ! Tant de patience, rien que pour résoudre votre minable petit problème, ça interpelle dans ce monde où le temps c’est de l’argent.

Rassurez-vous : c’en est bel et bien.

En cherchant, même pas beaucoup, vous découvrez que le numéro sur lequel vous appelez est payant, bien sûr, pas nécessairement surtaxé, mais que les minutes de votre appel, par le procédé alchimique de la maximisation des profits, se transforment dans l’athanor du commerce roi, en monnaie dans la poche profonde du serviable marchand de Ceci ou de Cela. Pas celui ou celle qui vous balade au téléphone, non, chacun à sa place dans l’ordre du mercantilisme: son patron. Qui voudriez-vous que ce soit ?

Que le monstre en Spaghetti Volant vous touche de son appendice nouilleux.

Ramen

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