semaine 47

La ligne droite

Une édition originale par Thierry Robberecht, le 17 octobre 2021

© Serge Goldwicht

La ligne droite est une dictature a écrit un historien de l’art. Souleymane a quitté l’Afrique parce qu’il y mourait de faim et parce que personne n’achetait ses œuvres. Comment et pourquoi acheter de l’art quand on cherche avant tout à survivre ? Entre du pain et un tableau quand on a une famille à nourrir, le choix est vite fait. Souleymane crée des œuvres à base de lignes courbes et de lumières éclatantes. Il crée un autre monde, le vrai monde, le plus beau d’après lui. Des collectionneurs et des critiques d’art estiment qu’il est un successeur de Vasarely, père de l’art optique. Souleymane espère vendre ses œuvres en Europe. L’Europe, berceau du baroque et de la courbe.

Même s’il aime dessiner des lignes courbes, il apprécie Mondrian et Rothko qui ont peint des lignes droites. Des artistes magnifiques et incontournables à ses yeux. Des galeristes occidentaux ont trouvé le travail de Souleymane intéressant. C’est pourquoi, plein d’espoir il quitte sa famille, ses amis et son pays pour tenter sa chance dans le Nord. Souleymane aurait dû se méfier. L’horizon est droit comme un I tombé sur le sol.

Le voyage fut affreux. Nombre de ses compagnons de voyage sont morts noyés quand le bateau de fortune trop chargé s’est renversé en pleine mer. 549 morts noyés à la télévision ne sont rien à côté d’un homme seul qui hurle sa peur et qui disparaît pour toujours, avalé par la mer. La télévision est une grande consolation.

Une dizaine de migrants dont Souleymane réussirent à sauver leur peau. Combien de temps vais-je tenir dans l’eau ? s’est demandé notre héros : « Une heure ? 3 minutes ? Quelques secondes ? » De toute part, la mer immense. Au milieu des vagues cruelles et affamées , les naufragés hurlent

Heureusement, un navire d’une organisation non gouvernementale qui croisait dans les parages a sorti de l’eau Souleymane et quelques camarades d’infortune . Sauvés ! Quelques jours plus tard les rescapés foulèrent le sol européen par petits groupes formés par des gens qui avaient eu peur ensemble pendant la traversée. La peur crée des liens plus forts que les souvenirs. C’est à cet instant que Souleymane découvrit la dictature de la ligne droite. Fini les petits groupes spontanés, les douaniers mirent tout le monde en ligne dans le genre « Je ne veux voir qu’une tête »avant de passer devant un fonctionnaire dont le travail se résume à prendre les noms, les origines, l’âge des arrivants et leur demande d’asile. Ensuite, un long voyage dans un camion à bestiaux avant d’arriver en Belgique. A Bruxelles, Souleymane connait l’adresse d’un artiste, un tachiste qui apprécie ses œuvres et qui lui a promis de lui faire rencontrer des galeristes et des marchands d’art. L’artiste bruxellois ouvre à Souleymane les portes de son atelier et de sa maison pleine d’enfants rieurs. Au moins, il pourra vivre en paix et travailler. Notre héros travailla jour et nuit de manière obsessionnelle, des courbes, encore des courbes et des couleurs fulgurantes et volcaniques. Très rapidement, il vendit sa première toile et puis une autre et encore une même si tout le monde n’appréciait pas son travail : « Vous n’auriez rien de plus droit ? Quelque chose bien parallèle au cadre et au mur ? » Jamais, il n’avait possédé autant d’argent qu’il divisa en deux. La moitié qu’il envoya à sa famille restée en Afrique, l’autre moitié pour lui afin de vivre confortablement en Europe. Tout se passait bien, trop bien peut-être. Il faut toujours se méfier, toujours rester sur ses gardes. Cinq années se sont écoulées depuis son arrivée à Bruxelles. Insouciant, il imagine sa vie ici à présent. Rencontrer une femme peut-être, avoir des enfants, pourquoi pas ? L’ordre de quitter le territoire le frappa comme la foudre et le ramena à la dictature de la ligne droite dans un pays où le football est roi et où les supporters se haïssent de chaque côté d’une ligne alors qu’ils sont identiques. Un sport où une ligne droite tracée virtuellement désigne les joueurs qui sont hors- jeu. Hors-jeu, Souleymane l’est puisqu’il est né de l’autre côté de la ligne sur un continent où les colonisateurs ont créé des pays artificiels à base de lignes en méprisant les coutumes des autochtones et les frontières naturelles délimitées par des fleuves, des déserts et des massifs montagneux. Souleymane s’est battu pour rester en Europe. On lui a demandé s’il était intégré. Il a donné la liste de ses amis et de ses soutiens. Quand on est sans papier, la vie privée n’existant plus. Des fonctionnaires forcenés, soucieux de la blancheur du pays ont examiné ses extraits de compte en banque. Il a répondu à toutes les demandes, toutes les humiliations, mais rien n’y fit. On l’embarqua de force dans un avion en destination de l’Afrique, voyage qu’il effectua en ligne droite, impeccable.

Bizarrement, au moment précis où le défenseur de la courbe était jeté à l’extérieur de l’Europe, toutes les rues et les avenues, dans un craquement sinistre, se transformèrent en d’immenses et larges lignes droites. Ce tremblement de ville et de civilisation créa un affreux quadrillage dévoilant les amoureux discrets et les fumeurs de joints qui préfèrent les ruelles étroites et tortueuses aux larges avenues rectilignes, scènes préférées des défilés militaires, mais la plupart des européens, préoccupés par le travail, les courses, les soldes et la télévision qui console ne se rendirent compte de rien.

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