semaine 06

Au bout du parc, la biodiversité mondiale

Zooms curieux par Gabrielle Lefèvre, le 09 décembre 2022

Illustrant la couverture de ce livre: la magie picturale de Paul De Gobert au service de la nature sauvage.

Promenons-nous dans le bois… ou plutôt dans ce qu’il reste d’une forêt à savoir la réserve naturelle de Kinsendael – Kriekenput au sud de Bruxelles à Uccle. Là, on admire le travail de la nature qui survit à la bétonisation de la ville, à l’encerclement autoroutier, à la pollution automobile, à l’aveuglement par éclairage public.

Nos guides dans cette découverte (sur papier avant d’effectuer une promenade sur le terrain) sont nombreux : Paul De Gobert (si vous n‘avez pas vu son œuvre dans la station de métro Vandervelde, précipitez-vous !), Olivier De Schutter, rapporteur spécial des Nations Unies sur les droits de l’homme et l’extrême pauvreté, la philosophe Isabelle Stengers, Benoit Dumont (psychothérapeute), Jean-Claude Grégoire (ingénieur agronome), Serge Gutwirth (juriste et criminologue), Thérèse Baekelmans Verteneuil (guide nature). Tous nous initient à cette fragile biodiversité qui est à nos portes et symbolise celle du monde entier. Leurs écrits sont coordonnés par Marc Schmitz, éditeur et co-auteur, et introduits par une préface signée Vinciane Despret, philosophe et psychologue passionnée d’éthologie. Nous voici donc en bonne compagnie pour nous promener dans cette réserve naturelle de Kinsendael et y découvrir, livre en main, les réflexions les plus actuelles sur l’urgence de sauver notre environnement naturel.

Et d’abord, s’interroger sur le sens des « communs » et qui est propriétaire de quoi et de quel droit empêchons-nous le monde végétal et animal de trouver sa place dans notre monde urbain bétonisé ? Les chauve-souris et les renards savent très bien comment passer les frontières communales, mais pas si facilement les autoroutes et les routes trop fréquentées. Les spores voyagent dans le vent, reste à trouver le terrain qui verra surgir les nouvelles pousses. A moins que nos diverses autorités ne se concertent mieux encore avec les comités d’habitants afin de faciliter ces échanges de vie végétale et animale par-delà les limites des quartiers.

Et si l’on commençait par supprimer ce souffleur de feuilles trop bruyant qui gifle le calme de l’automne ? Il symbolise le hiatus entre les devoirs de propreté et de sécurité que doivent assurer les pouvoirs publics et la perturbation grossière du calme de la nature. Même constat par rapport à l’éclairage public. En cette période de restrictions énergétiques, les animaux apprécient la nuit noire, ce qui n’est pas vraiment le cas des humains qui se sentent en danger.

Chaque chapitre de ce livre nous entraine vers de belles et constructives réflexions sur nos façons de vivre avec le peu de nature qui nous reste en territoire urbain.

Exnover : soyons créatifs

Encore faut-il trouver un langage commun entre les citoyens, ceux qui nous gouvernent et les scientifiques.  Plusieurs scientifiques détaillent dans une étude le concept d’ « exnovation » ou comment « imaginer autrement les transitions durables à Bruxelles ». « L’exnovation désigne la sortie délibérée des configurations sociotechniques non durables de l’économie. ». Il s’agit entre autres de l’automobile en ville. « Il se différencie du déclin ‘subi’ (creative destruction), en appelant à identifier les problèmes de non-durabilité systémiques et à penser les stratégies de sortie, les principes de planification démocratique et de justice sociale qui les meuvent, ainsi que l’incertitude associée aux instruments politiques adaptés. » Ce qui signifie en effet une nouvelle gouvernance associant plus étroitement la population aux décisions politiques : on peut décider la fin des véhicules thermiques et constater tristement que l’industrie automobile se relance dans le véhicule électrique, polluant lui aussi mais d’une autre façon. Le système tient bon. Et la mise en œuvre du plan « good move » à Bruxelles démontre à quel point sortir d’un système polluant, dangereux, inéquitable est ardu si la population ne comprend pas les raisons profondes ; débarrasser la ville d’un maximum de voitures afin de permettre une mobilité douce et plus collective. Après plus d’un siècle de développement de l’automobile privée, le choc de civilisation est profond !

L’exnovation c’est « imaginer autrement les défis que posent les processus de transition vers la durabilité des systèmes sociotechniques », disent nos chercheurs.

Pas de planète B

Du local au mondial : passons à Montréal où se tient la 15e Conférence des Parties (COP15) à la Convention sur la diversité biologique. Le Secrétaire général de l’ONU, António Guterres y a lancé un ferme avertissement : « Nous faisons la guerre à la nature ». « La déforestation et la désertification créent des friches d'écosystèmes autrefois florissants. Notre terre, notre eau et notre air sont empoisonnés par les produits chimiques et les pesticides, et étouffés par les plastiques ». Aujourd'hui, « un tiers de toutes les terres sont dégradées, ce qui rend plus difficile de nourrir des populations croissantes », dit-il. « Les plantes, les mammifères, les oiseaux, les reptiles, les amphibiens, les poissons et les invertébrés sont tous à risque. Un million d'espèces sont au bord du gouffre », a-t-il ajouté. « La dégradation des océans accélère la destruction des récifs coralliens vitaux et d'autres écosystèmes marins - et affecte directement les communautés qui dépendent des océans pour leur subsistance ».

Selon M. Guterres, « avec notre appétit sans fond pour une croissance économique incontrôlée et inégale, l'humanité est devenue une arme d'extinction massive ». « Nous traitons la nature comme des toilettes. Et finalement, nous nous suicidons par procuration », a-t-il martelé.

Face à cette situation, il estime que cette conférence est notre chance d'arrêter « cette orgie de destruction » et de « passer de la discorde à l'harmonie ».

Il a dit attendre rien de moins de cette réunion qu'un cadre mondial de la biodiversité audacieux pour l'après-2020, qui « repousse l'apocalypse de la biodiversité en s'attaquant de toute urgence à ses moteurs - changement d'utilisation des terres et des mers, surexploitation des espèces, changement climatique, pollution et espèces exogènes envahissantes ».

Et surtout il réclame un cadre « avec des objectifs clairs, des repères et une responsabilité ». « Pas d'excuses. Aucun retard. Les promesses faites doivent être des promesses tenues. Il est temps de forger un pacte de paix avec la nature », a-t-il ajouté.

Selon le Secrétaire général, cela nécessite trois actions concrètes :

  • Premièrement, les gouvernements doivent élaborer des plans d'action nationaux audacieux dans tous les ministères, qu’il s’agisse des finances, de l'alimentation, à de l'énergie et des infrastructures.
  • Deuxièmement, le secteur privé doit admettre que le profit et la protection doivent aller de pair.
  • Et troisièmement, les pays développés doivent apporter un soutien financier massif aux pays du Sud, qui sont les gardiens des richesses naturelles de notre planète.

« C'est à nous d’assumer la responsabilité des dommages que nous avons causés, et de prendre les mesures nécessaires pour les réparer. Oublions les rêveries de certains milliardaires – il n'y a pas de planète B. C’est à̀ nous de réparer le monde que nous avons », a conclu le Secrétaire général.

Quand on voit la difficulté que nous avons de simplement arrêter la production de pesticides en Europe, on se dit que les grandes multinationales ont encore de beaux jours devant elles. Pour « exnover », il faut des décideurs politiques déterminés.

  • « Le souffleur de feuilles ». Livre collectif. Coordination Marc Schmitz. Ed. Couleur Livres. 2022. 128 p., 12 €.
  • « Exnovation : imaginer autrement les transitions durables à Bruxelles », par Ela Callorda Fossati, Solène Sureau, Bonno Pel, Tom Bauler et Wouter Achten. Brussels Studies n° 174. Décembre 2022.

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