semaine 48

L’inquiétante alliance du digital et du vivant

Zooms curieux par Gabrielle Lefèvre, le 30 juin 2017

Miguel Benasayag lors de la conférence TEDx Paris 2010 © Olivier Ezratty

Miguel Benasayag, professeur d'épistémologie, chercheur en anthropologie, philosophe, psychanalyste et… saxophoniste est d’origine argentine où il a résisté à la dictature. Il a connu la prison et ses horreurs. Il défend, encore et toujours, la primauté de l’humain dans l’univers technologique.

La première révolution de l’humanité  a été l’apparition du langage car la parole a permit d’inverser le rapport entre la connaissance directe et indirecte : « plus besoin de vivre les choses pour les connaître », ce qui représente 40% des connaissances chez les humains contre 7 % chez les animaux.

La deuxième révolution fut celle de l’écriture, inventée en Mésopotamie, ce qui a porté à 75% la somme des connaissances indirectes chez l’humain et ce constat : « le savoir accumulé a modifié l’humain et son cerveau. »

« La troisième révolution est celle du digital, celle des populations câblées, interconnectées ce qui porte à 90 voire 95% la somme des connaissances indirectes, une déterritorialisation des informations et des expériences directes ce qui est inquiétant », souligne Miguel Benasayag qui y voit « une hybridation du vivant et du digital, ce qui ne forme pas encore une troisième entité, mais on y va. »

Le philosophe s’inquiète d’une assimilation croissante du vivant au fonctionnement digital, le « tout algorithmique » qui provoque une ignorance de la singularité du vivant. « On connaît de plus en plus le vivant et de moins en moins la vie », résume-t-il.

En effet, nous avons déjà vécu une sorte de réductionnisme mental dans lequel tout est explicable par les lois de la physique et de la chimie. Dans un monde digital qui dévoile la vérité du réel, où tout est algorithme, tout est information, l’ensemble du vivant est vu comme des unités discrètes, modélisables, délimitables et que l’on peut transformer. On peut même y ajouter un code moral comme celui qui est inclus dans le logiciel de la voiture autonome de Google (choisir entre écraser une passante ou le chien qui traverse la rue devant les roues de la voiture…)

La tentation est grande de vouloir ainsi restructurer le monde mais dans quel sens ?

Les humains jouent, la machine calcule

Miguel Benasayag remet en place le mythe de l’intelligence artificielle : « le programme AlphaGo n’a jamais « joué » au jeu de go : il calcule. Il ne désire pas jouer comme tous les vivants qui explorent ainsi tous les possibles, même inutiles. Quel sens pouvons-nous trouver à cela sinon dans les limites, celles qui ouvrent le champ des possibles, à la différence des bornes qui s’attaquent à la puissance d’agir. Or, toutes les recherches de la techno-science actuelle veulent abolir les bornes car tout doit être possible au contraire de la régulation mort/vie que nous connaissons. »

« On me qualifie de bio-conservateur quand j’énonce cela », sourit Miguel Benasayag, « opposé à l’émancipation du corps ». En effet, selon Platon, le corps est un simulacre du vrai monde, celui des idées éternelles. L’abandon du corps mène vers le transhumanisme, la vie au-delà des corps, la vie augmentée, post organique, une utopie basée sur la haine du corps. C’est la fascination d’une nouvelle promesse à l’humanité déboussolée. C’est un tsunami digital qui cache une philosophie sous-jacente », explique le philosophe.

La recherche post-organique vise à dépasser les défaillances organiques, on quitte la médecine réparative pour arriver à l’augmentatif. Mais augmenté pour quoi ? Quel est le sens dans ce mythe du progrès ? « Tu es ta propre fin et non pas une partie du vivant », selon le transhumaniste. Exemple : une molécule peut être utilisée pour bloquer les souvenirs gênants ou douloureux. Or, « la mémoire est vivante, elle sélectionne les événements, les modifie, les oublie… Le vivant fonctionne en perdant des molécules mais en restant une identité dans le changement permanent. Nous restons le même par la mémoire corporelle. Il ne faut pas écraser la singularité du vivant sinon nous risquons la psychose. » Nous ne fonctionnons pas comme une mémoire d’ordinateur. Le danger de l’augmentation technologique réside là. Le vivant est toujours en mutation par rapport à l’aléatoire. Il n’y a donc pas de prédictibilité possible. « L’intuition, la sensibilité, l’affectivité, l’histoire, la mémoire et un peu de calculabilité, c’est notre intelligence humaine. L’intelligence artificielle est d’ailleurs une appellation erronée car elle n’est pas intelligente, il s’agit d’une pensée linéaire, par calculs. »

Autre exemple : la médecine big data. Le clinicien confie toutes les données possibles de son patient à l’ordinateur qui élabore des profils d’après la masse de données qu’il possède en mémoire. La machine émet un diagnostic pour lequel il n’y a pas de recours juridique à la différence du médecin dont la pratique peut être attaquée en justice. Le patient devient prédictible par algorithmes et non plus suivi dans sa complexité, dans ses affects par un médecin humain. « Le big data est cependant nécessaire mais il n’est pas suffisant. La décision humaine du médecin est un pari, une prise de responsabilité, une aventure entre le patient et son médecin. », explique le philosophe.

Autre exemple d’hybridation avec des objets technologiques induisant des modifications cérébrales : on a analysé le fonctionnement du cerveau de chauffeurs de taxi, utilisant ou non le GPS. On a constaté une atrophie de la partie du cerveau où se situe le sens de la cartographie. Le cerveau délègue cette fonction au GPS. Dans le cadre d’un écosystème vivant, on constate des échanges et une complémentarité entre le cerveau et les organismes et appareils divers. « Apprendre, c’est développer une pensée complexe. Si on délègue vers des outils technologiques, c’est l’atrophie qui menace. Le cerveau sera simplifié selon le modèle algorithmique jusqu’à n’être qu’un noyau de plus dans le réseau. Mais qui contrôle le réseau ? », interroge Miguel Benasayag.

Rythmes et rites

Ensuite, Miguel Benasayag évoque les rapports complexes entre rythmes biologiques et rites : actuellement, nous désorganisons les rythmes pour les accélérer mais les rites freinent cette tendance, ils sont plus en accord avec la temporalité complexe du cerveau. Cependant, ils sont vus comme non nécessaires. Résultat : « la machine colonise le vivant et l’écrase par ignorance de la complexité, mais c’est vu par beaucoup comme une amélioration augmentative. » Cette réflexion est d’autant plus importante que dans nos pays nous nous penchons sur la pédagogie des compétences, l’enfant étant trop souvent assimilé à un disque dur qu’il faut remplir. Un désastre psychopédagogique, selon Miguel Benasayag. Selon lui, l’enfant doit découvrir par affinités électives, chacun structure le savoir à son rythme, sinon, on fabrique des idiots !

Que faire face à ces défis technologiques immenses ?

« La joie de la vie, l’art, l’amour dépendent des limites que l’on se donne. Les mécanismes de réparation sont fantastiques mais faut-il à tout prix conquérir une autonomie individuelle au détriment de la solidarité entre humains ? Cette autonomie devient paradoxalement celle de la dépendance absolue. Il nous faut, au contraire, mettre la machine au service des projets du vivant. Que l’artiste colonise la machine. Que l’enfant joue avec ses logiciels. Le désir des humains ne constitue pas une dynamique linéaire et prédictible. » Même en médecine réparatrice : un sourd ne veut pas nécessairement entendre. On ne peut lui imposer une réparation afin de le rentrer dans le sens unique d’une société.  Sinon, « ce serait le triomphe de la servitude volontaire par le divertissement qui éloigne des choses vraiment importantes dans la vie humaine. »

L’homme amélioré, vous avez dit humain ?

Si Miguel Benasayag est accusé de bio-conservatisme, Charles Susanne, docteur en biologie, enseignant en anthropologie et génétique humaine à l’ULB, est un transhumaniste optimiste mais toujours lucide sur la nécessité de l’éthique humaniste en cette époque de formidable mutation technologique et philosophique. Son livre « L’Homme amélioré. Vous avez dit humain ? » aborde tous les thèmes évoqués succinctement par Miguel Benasayag, dans un langage simple, précis. Il propose des définitions et des clefs de compréhension qui nous permettent de participer au débat mondial sur le transhumanisme. Il le voit comme une continuité de notre histoire culturelle, comme un moyen de lutter contre les inégalités entre les humains, et réparer les êtres blessés, accidentés par la vie. L’amélioration de l’humain est évidemment encadrée par des réflexions et des règles éthiques. Les questions fondamentales sur la nature humaine, sur nos relations avec l’animal et le robot, sur la responsabilité que nous avons vis-à-vis du vivant sont posées. Le débat est lancé grâce à ce livre qui constitue un bel outil de compréhension de la complexité.

Pour ceux qui souhaitent approfondir leurs connaissances sur ces matières d’une brûlante actualité, recommandons, « L’humain et ses préfixes », une « Encyclopédie du trans/posthumanisme » publiée à la Librairie Philosophique  J. Vrin (Paris), sous la direction de Gilbert Hottois, Jean-Noël Missa et Laurence Perbal, tous trois de l’ULB. A consulter sans tarder si l’on veut sortir de la science fiction et participer au débat rationnel et philosophique sur cette nouvelle approche de notre réalité humaine.

  • « L’homme amélioré. Vous avez dit humain ? », Charles Susanne, éditions Espace de Liberté, collection « Liberté j’écris ton nom », 2016, 10€.
  • « L’humain et ses préfixes. Encyclopédie du trans/posthumanisme », Librairie philosophique J. Vrin, www.vrin.fr, 28€.

 

 

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