semaine 40

L’intelligence artificielle est-elle intelligente ?

Zooms curieux par Gabrielle Lefèvre, le 26 janvier 2017

Le robot NAO de l'entreprise Aldebaran Robotics au salon Innorobo à Lyon en 2015. Par © Xavier Caré / Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=41341062

Milad Doueihi, historien des religions et titulaire de la chaire d’humanisme numérique à l'université de Paris-Sorbonne, n’est pas qu’un rêveur du numérique, il  est aussi philosophe, amateur de SF et un peu poète.

Lors de sa conférence « L’imaginaire de l’intelligence », il nous entraîna dans l’histoire des concepts : l’informatique, branche des mathématiques et devenue une industrie est différente du numérique qui se situe plus dans l’ordre du culturel puisqu’il change notre quotidien, puisque des économies sociales et culturelles émergent. Or, rappelle-t-il, selon Nietszche, la culture a besoin d’un lieu et le premier de celui-ci est le corps, elle est tactile, elle est la voix, elle est notre rythme de vie.

Les interrogations sur l’intelligence artificielle ne datent pas d’hier et n’existent pas que dans la science-fiction (quoique à relire absolument : Asimov, Philip K. Dick et autres…). Déjà dans les années 40, le célèbre Turing évoquait une « machine pensante » plutôt qu’intelligente. On se souvient des premiers modèles d’ordinateurs joueurs d’échec où était développée une intelligence rationnelle et stratégique. Selon Turing, cela ne suffit pas, il faut y ajouter le « jeu de l’imitation » où la machine imite l’homme et la femme, où elle « apprend » et surtout apprend à transmettre les informations à une autre machine comme l’enfant apprend les données mais aussi les règles de civilité et de contexte social et culturel. Car l’évolution sociale façonne la machine pensante. Sera-t-elle capable de poétique, de littérature ? En tout cas, ces machines vivent une enfance sans fin car elles apprennent sans cesse. Il s’agit d’une pensée algorithmique différente donc de la raison computationnelle, un tout autre modèle qui modifie nos liens sociaux et notre espace public, on le constate tous les jours.

Pour le dire autrement, explique Milad Doueihi, on peut faire le parallèle avec la tradition juridique anglo-saxonne où le juge visite les données et prend des décisions. Il s’agit d’une herméneutique (interprétation des signes comme éléments symboliques d’une culture). L’algorithme (suite finie et non ambiguë d'opérations ou d'instructions permettant de résoudre un problème ou d'obtenir un résultat) valide certaines conclusions mais elles sont toujours provisoires et éphémères puisque l’IA revisite chaque fois toutes les données et peut arriver à des conclusions différentes.

Le deuxième modèle d’interprétation de l’intelligence nous est donné par la théorie des jeux élaborée notamment par J. von Neumann qui envisage le cerveau de l’ordinateur sur le modèle des neurones du cerveau humain, ce qui est validé aujourd’hui par le fonctionnement des Big Data. Nous en sommes à imaginer l’équivalent de la pensée humaine mais qui n’est pas la reproduction de cette pensée.

La troisième personnalité citée par Milad Doueihi est Norbert Wiener, père de la cybernétique qui, vers 1950, évoqua le préjugé monothéiste qui nous pousse à imaginer les rapports conflictuels entre la créature et son créateur : le mythe du golem qui est concrétisé à présent par les robots humanoïdes suscitant une controverse dans nos sociétés imprégnées de monothéisme mais pas au Japon par exemple où le regard sur les êtres est différent.

Enfin, il y a C-E Shannon qui élabora le théorème mathématique de la communication, hors contexte culturel, limité à la langue et aux statistiques. Or, on  le sait, l’IA est liée au contexte culturel et social.

En synthèse, il est impossible de définir l’intelligence, ce qui est rassurant, sourit Milad Doueihi. Ce flou remarquable permet la créativité contre les préjugés. On peut souligner cependant la différence entre le naturel (par exemple l’instinct animal qui n’est pas de l’intelligence,  celle-ci étant l’apanage de l’humain en lui permettant de créer des symboles) et l’artificiel, à savoir l’outil. La main, outil de la pensée, le geste extériorisation de celle-ci : l’humain est indissociable de la technique. Il est architecte, il modifie l’espace social, politique, religieux, culturel, etc.

Dans l’univers numérique, on passe de l’immobile au mobile. D’ailleurs les mots du web ne sont-ils pas calqués sur ceux de la navigation ? Surfing, netscape, explorer, safari, village global, libre circulation, sans frontières…Un tout autre modèle que celui, juridique et militaire, de délimitation des espaces.  C‘est un modèle de découverte et non de colonisation.

On assiste aussi à un autre changement de paradigme : nous passons d’un moteur de recherche répondant à une requête précise à un modèle de recommandation par voisinage sémantique, géographique, etc. Il s’agit bien d’une forme d’intelligence artificielle qui aide à la décision mais qui peut aussi constituer une prescription implicite (un formatage de notre démarche intellectuelle) et qui exige de plus en plus de données personnelles. On le constate aussi dans le modèle de ville intelligente que le sécuritaire veut absolument nous imposer, truffée de capteurs de gestion des flux et des interactivités des citoyens ainsi de plus en plus surveillés.

Il s’agit donc d’un retour des frontières réelles et virtuelles dans cet espace humain transformé par le numérique, une nouvelle cartographie de la géolocalisation dont le drone est un des outils. D’ailleurs, ne parle-t-on pas de rooming, une ancienne notion écossaise qui signifie traverser les frontières ?

Et enfin, qu’est-ce que l’autonomie (au sens de celui qui se donne ses propres lois) de l’être humain et de la machine pensante ? Quel transhumanisme s’annonce ainsi ? Seule la conscience fait obstacle aux dérives d’éventuelles fusions de la machine et de l’homme. C’est bien un acte juridique qui a déclaré la reconnaissance de l’humanité de l’esclave. L’algorithme est-il  un être culturel ? l’interrogation ouvre le champ des réflexions.

Et Milad Doueihi de conclure en citant Fernando  Pessoa : « l’artificiel, c’est la façon de  jouir du naturel ».

  • Lire de Milad Doueihi : « La grande conversion numérique », « Rêveries d’un promeneur numérique », « Pour un humanisme numérique » chez Seuil, « Qu’est-ce que le numérique » chez P.U.F.

Neuf essentiels pour un numérique humain et critique

Culture & Démocratie, une ASBL d’éducation permanente sur tous les thèmes sociétaux liés à la culture, organise en partenariat avec d’autres associations,  depuis une année déjà un cycle de conférences sur le thème du numérique « humain et critique ».

Une analyse et compilation des précédentes conférences a été réalisée sous forme d’un ouvrage collectif « Neuf essentiels pour un numérique humain et critique ».  On nous y offre « des outils pour vivre ensemble », particulièrement importants en cette période de transformation profonde de notre civilisation par l’introduction de ces nouvelles technologies qui façonnent notre manière de vivre, notre pensée.  L’important étant de voir en quoi elles peuvent augmenter la créativité des humains, l’expression libre et démocratique pour un véritable progrès de notre humanité basé sur les valeurs démocratiques de liberté, d’égalité et de fraternité.

Ce livre, également téléchargeable sur le site de Culture & Démocratie,  indispensable pour guider notre exploration de ce nouvel et passionnant univers de la pensée. http://www.cultureetdemocratie.be/productions/view/neuf-essentiels-pour-un-numerique-humain-et-critique

Les partenaires de Culture & Démocratie sont Action Cinéma Média jeunes, Arts et Publics, centre Régional du libre examen, Cesep, Concertation des centres culturels bruxellois, Gsara, PAC, Revue Nouvelle.  Les conférences ont lieu à Pointculture Bruxelles : www.pointculture.be

 

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