semaine 48

La liberté d’expression corsetée

Zooms curieux par Gabrielle Lefèvre, le 07 juillet 2017

Une des actions dansées et costumées de l’Ensemble zoologique de libération de la nature. Photo © Youtube

Au nom de la sécurité du grand capital, de la lutte contre l’antisémitisme, dans le cadre de la lutte antiterrorisme, le corset du politiquement correct se resserre de plus en plus sur la liberté d’expression.

Pourtant, celle-ci est sacrée même si ses formes sont parfois joyeusement folkloriques. Ainsi, l’attachante mascarade animalière des militants de l’ « Ensemble zoologique de libération de la nature », « une convergence d’animaux, de légumes et d’éléments naturels en luttes pour la justice climatique et environnementale.» Par des moyens pacifistes, humoristiques, ils revendiquent : « la mise à l’écart des multinationales de tout espace de négociation portant sur le climat et l’environnement et la création d’un tribunal pénal international pour les crimes climatiques et environnementaux. Nous luttons également pour la fin immédiate et définitive des négociations anti-démocratiques pour l’élaboration de traités de libre-échange (TISA, TTIP, CETA…). » On peut y ajouter le futur traité de libre-échange avec le Japon qui vient d’apparaître dans le viseur des activistes.

Une cible de choix : le glyphosate de Bayer et de Monsanto, reconnu scientifiquement comme un poison pour la nature et notamment pour les abeilles. Le 9 mai 2017, des animaux et légumes du collectif ont manifesté à Bruxelles devant les bureaux de l’European Crop Protection Association (ECPA), un lobby qui rassemble les plus gros producteurs de pesticides mondiaux tels que Bayer, BASF, Monsanto, Syngenta, Dow et Dupont. Les activistes ont voulu « mettre en lumière les acteurs de l’ombre qui font pression sur les institutions européennes pour empêcher toute réglementation en faveur de l’environnement et de la prévention de la santé des agriculteurs et des consommateurs ». Pour cela, ils ont dispersé dans les locaux des feuilles et de la terre en dansant et ont graffé des messages avec de la peinture naturelle lavable à l’eau. Pas de quoi fouetter un chat… Et pourtant, neuf militants ont été arrêtés. Ils ont passé la nuit au poste d’Auderghem avant d’être transférés au parquet de Bruxelles. Ils devaient comparaître le 15 juin pour des faits de graffitis sur des propriétés mobilières et immobilières, et de dégradation de biens immobiliers…

Une répression disproportionnée, clament diverses ONG et des mouvements citoyens et une atteinte grave à la liberté d’expression, argumentent-ils. Les avocats des prévenus parlent de la dimension politique forte de ce procès dont ils ont demandé le report.

« Ce sont les multinationales représentées par l’ECPA qui devraient être jugées pour « dégradation des biens communs » car elles font tout pour faire obstacle à l’interdiction du glyphosate, un produit aussi nocif pour la santé que pour l’environnement… La justice fait du zèle pour des activistes qui jettent des feuilles d’arbres en l’air et reste les bras croisés face à des entreprises qui détruisent le climat, la terre et les cours d’eau ! », affirme le sous-commandante Putois de l’EZLN.

Contribuer au débat public

On est curieux de voir comment se déroulera ce procès très contestable car, selon la Cour européenne des droits de l’homme (arrêt Steel et Morris, §89), «dans une société démocratique, même des petits groupes militants non officiels, (…) doivent pouvoir mener leurs activités de manière effective et qu’il existe un net intérêt général à autoriser de tels groupes et les particuliers en dehors du courant dominant à contribuer au débat public par la diffusion d’informations et d’opinions sur des sujets d’intérêt général comme la santé et l’environnement».

Pourtant, la criminalisation des mouvements militants s’accroît notamment en France. Des militants sont ainsi poursuivis pour avoir « fauché » des chaises dans des locaux bancaires en protestation contre les exactions de la haute finance. Le pays des droits de l’homme a aussi instauré des « délits de la solidarité », à savoir le « délit d'aide à l'entrée ou au séjour irrégulier » et tous les autres « délits » invoqués pour intimider ou incriminer des personnes agissant en soutien à des personnes étrangères.

Critique politique et antisémitisme

La critique citoyenne des injustices politiques est, elle aussi, criminalisée. Ainsi, les associations et militants prônant le boycott – désinvestissement – sanction (BDS) à l’encontre d’Israël et des entreprises et institutions qui soutiennent sa politique d’apartheid envers les Palestiniens sont parfois poursuivis en justice en France.

Or, le droit de lutter par le boycott pour les droits des Palestiniens est reconnu par l’UE ainsi que par les gouvernements hollandais, irlandais, suédois et Suisse. En décembre 2016, plus de 200 juristes renommés, provenant de différents pays européens ont adopté une déclaration qui reconnaît le droit d’exercer des pressions sur Israël au moyen de boycotts, de désinvestissements et de sanctions (BDS) comme un exercice légitime de la liberté d’expression. Commentaire de Robert Kolb, ancien conseiller juridique du DFAE : « Le droit des citoyens-ennes de prendre parti pour BDS constitue un élément essentiel des droits fondamentaux qui sont protégés par le pacte international concernant les droits civiques et politiques. »

La tactique du gouvernement israélien pour contourner cette défense de la liberté d’expression et d’opinion a été subtile : le 1er juin, le Parlement européen a adopté une résolution de lutte contre l’antisémitisme, ce qui est une bonne chose vu la montée de la haine antisémite dans certaines parties de la population. Mais le diable se niche dans un petit détail. Pour définir l’antisémitisme, le texte européen renvoie vers une petite note discrète : la définition établie par l’Alliance internationale pour la mémoire de l’Holocauste (IHRA). Et dans celle-ci, on renvoie à des exemples de critiques de l’Etat d’Israël, sa « politique actuelle » et ses « actions ». Ce qui signifie qu’une critique légitime et fondée des politiques menées par Israël à l’encontre des droits du peuple palestinien pourraient être assimilées à de l’antisémitisme… En  totale contradiction avec la Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne que les parlementaire européens feraient bien de relire soigneusement ! Cette résolution n’a aucune force juridique, heureusement, mais elle sera brandie par les inconditionnels de cet Etat dont les infractions constantes et répétées au droit international sont dénoncées sans cesse dans la presse et par les associations pour les droits humains.

Pourtant, Israël est devenu le modèle de nos gouvernants pour les politiques sécuritaires et anti-terroristes et nous lui achetons le matériel performant, bien testé sur une population captive depuis 50 ans, celle des Palestiniens en territoires occupés. Cela, c’est de l’histoire et des faits bien documentés et pas de l’antisémitisme.

http://ezln-zoologique.be/

http://www.fian.be/Declaration-contre-la-repression-de-mouvements-sociaux

http://www.gisti.org/spip.php?article1399

https://france.attac.org/se-mobiliser/faucheurs-de-chaises/

https://www.bdsfrance.org/category/criminalisation-de-bds/

http://www.europarl.europa.eu/sides/getAllAnswers.do?reference=E-2016-005122&language=EN

 

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