semaine 32

Mais que se passe-t-il au Bélarus ?

Zooms curieux par Gabrielle Lefèvre, le 21 mars 2017

Les manifestants contre le décret « parasites » ont été réprimés par les forces de l’ordre du Bélarus. Une escalade dans la répression de la liberté d’expression et de réunion pacifique, a déclaré Amnesty International, le 13 mars. © Amnesty International.

Et d’abord, qu’est-ce que Bélarus ou République de Biélorussie ? Ce petit pays de 9.600.000 habitants parlant biélorusse et russe est indépendant de l’URSS depuis août 1991 tout en gardant une union douanière avec son ancien protecteur. Il est coincé entre la Pologne, l’Ukraine, la Russie, la Lettonie et la Lituanie. Il est dirigé de manière dictatoriale depuis 1994 par l’inamovible président Alexandre Loukachenko.

Le pays est mentionné dans nos livres d’histoire depuis Napoléon 1er pour le catastrophique passage de la rivière Bérézina en 1812, une victoire meurtrière pour les troupes de l’empereur. Il entra tragiquement dans l’actualité européenne lors de la catastrophe nucléaire de Tchernobyl, le 26 avril 1986. On  y pratique aussi la peine de mort, le président affirmant qu’il ne l’abolira que lorsque les Etats-Unis feront de même. Pour cela et pour la répression politique et médiatique impitoyable, même partenaire de l’OTAN, le Bélarus ne peut devenir membre de l’Union  européenne. Celle-ci ainsi que les Etats-Unis avaient imposé en 2011 des sanctions au régime à cause de la répression d’opposants.  

Elles ont été levées par l’Europe en 2016 sans pourtant que la situation politique n’ait changé dans le pays. Mais des négociations ont eu lieu entre le président biélorusse et des autorités européennes et étatsuniennes concernant les relations avec l’OTAN et avec l’économie européenne.  Ainsi, le  Bélarus et les Etats-Unis ont signé un plan de coopération militaire à Washington en octobre 2016.

Vassale de la Russie, la Biélorussie est cependant en bisbrouille avec Vladimir Poutine à propos du prix du gaz. D’autre part, le dictateur président affronte une contestation forte à cause d’une mesure particulièrement liberticide. Une situation explosive.

Les « parasites sociaux » visés par la dictature

Depuis février 2017, selon la revue Politis*, des manifestations contre le « Décret n° 3 » ont eu lieu dans de nombreuses villes biélorusses. « Plus de 2.000 personnes se sont mobilisées dans les rues de la capitale, Minsk. Ce décret, dit « contre les parasites » par les médias, impose à toute personne officiellement sans emploi depuis plus de six mois une taxe de 400 roubles biélorusses – environ 230 euros – pour « compenser les dépenses sociales de l'État ». » !

« Alors que les revenus moyens dans le pays ont diminué de 7,3 % en 2016, 470.000 personnes sont concernées par cette taxe », précise Politis. « Aussi bien des retraités que des chômeurs, des auto-entrepreneurs ou des jeunes parents. Parmi eux, la lauréate du prix Nobel de littérature 2015, Svetlana Aleksievitch, devenue « parasite sociale ». Des dizaines de manifestants pacifistes et des journalistes indépendants ont été arrêtés les 10, 11 et 12 mars, selon Amnesty International.*

Vu la réaction populaire, le président a annoncé début mars la suspension mais pas l’annulation de ce décret.

Suspicion de coup d’Etat

On attend une vaste manifestation ce 25 mars, qui sera sans doute décisive pour le régime. En effet, les influences étatsuniennes et européennes semblent importantes, selon certains analystes* qui redoutent un coup d’Etat à la mode ukrainienne. Voici les faits rapportés par ceux-ci :

  • La Pologne a dépensé 140 millions d’euros pour le « soutien de la démocratie » en Bélarus, a déclaré le directeur de l’Institut polonais des affaires étrangères Slavomir Dembski dans une interview au journal Rzeczpospolita. Il précise que sur une période de dix ans environ 40 millions d’euros avaient été affectés à Belsat, une chaîne de télévision satellite que M. Dembski qualifie d’« instrument de notre influence à l’égard du Bélarus ». Les activités des opposants bélarusses, y compris les plus radicaux, entraînés en Ukraine afin d’effectuer un coup d’Etat dans leurs pays, sont détaillés par cette chaîne. « Belsat est à l’avant-garde de la lutte pour le libre Bélarus », déclarent les leaders de l’opposition, y compris Vladimir Nekliaev, ex-candidat à la présidentielle bélarusse. Après sa défaite, une foule de plusieurs milliers de personnes avait tenté de prendre d’assaut le siège de gouvernement à Minsk.
  • Une coopération militaire a été instaurée entre l’OTAN et la Biélorussie au 1er janvier 2017. Des conventions semblables auraient aussi été signées avec deux autres pays membres européens de l’OTAN, la Pologne et la Lettonie.
  • En février 2017, Minsk a signifié à Moscou son refus de construire avec la Russie un aérodrome militaire sur son territoire, malgré certains engagements antérieurs. De plus, le Bélarus a organisé des exercices militaires dont le caractère antirusse est évident. Selon Arseni Sivitski, directeur du Center for Strategic and Foreign Policy Studies de Minsk "Les forces armées biélorusses se sont entrainées à neutraliser des groupes armés illégaux, à sécuriser et libérer des infrastructures critiques occupées et à neutraliser des groupes séparatistes soutenus de l’étranger. Parmi les tâches assignées à l’armée figuraient l’établissement de check points temporaires aux frontières et sur les routes principales [dont la route de Moscou] ainsi que la surveillance de la frontière [avec la Russie]", trouve-t-on dans l’étude de Denis Jacqmin du GRIP.
  • Moscou exprime son mécontentement à l’égard de Minsk en matière de fourniture du pétrole, selon le GRIP. Le Belarus bénéficiait en effet de prix préférentiels pour la livraison d’hydrocarbures russes. Son économie dépend en partie des opérations de raffinage du pétrole brut acheminé de Russie qui est ensuite revendu en Europe avec des taxes d’exportation. Mais la récente chute des prix du pétrole et des recettes pour le budget russe a entraîné une baisse des fournitures vers le Belarus qui ont été réduites de moitié au troisième trimestre 2016, analyse Denis Jacqmin. De plus, Gazprom réclame 340 millions de dollars à Minsk pour des fournitures de gaz impayées. A la suite de la crise ukrainienne, l’Union européenne cherche à diversifier ses approvisionnements en pétrole, ce qui n’arrange pas non plus les finances publiques du Belarus qui cherche à multiplier ses partenariats commerciaux avec l’Ouest. Une délégation de la Commission européenne a visité Minsk fin 2016 pour discuter de questions commerciales entre le Belarus et l’UE.     
  • Denis Jacqmin pointe aussi le rétablissement d’une frontière entre Russie et Bélarus  après la suppression, début janvier 2017, de l’obligation de visas pour les touristes et investisseurs étrangers au Bélarus. Des contrôle visant à contrer les migrations illégales et les trafics de produits illicites ont sévèrement remis en question la relation entre Minsk et Moscou, souligne l’auteur. Il précise aussi que la Biélorussie contournait les sanctions russes contre les produits alimentaires européens et ukrainiens. En effet, ces denrées transitent par le Bélarus et entrent sur le territoire russe via l’union douanière russo-biélorusse, fournissant ainsi une rentrée financière à Minsk.

Les tensions sont donc vives entre Russie et Biélorussie et les déclarations de Loukachenko fin janvier sur le « peuple frère » ukrainien qui se bat pour son indépendance ont sérieusement irrité Moscou.

Que fera le peuple biélorusse ? L’opposition (elle-même très diverse) est coincée entre un dictateur national, un empire russe irrité par les stratégies guerrières et commerciales des Etats-Unis et de l’Europe, une Europe qui oscille entre protection des droits de l’Homme et inégalités économiques et sociales importantes. On espère que ce peuple ne connaîtra pas un Tchernobyl politique et militaire sanglant.

 

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