semaine 32

Nationalisme, flamingantisme, collaboration…

Zooms curieux par Gabrielle Lefèvre, le 26 juillet 2022

Un nationalisme exacerbé qui fait fi de la liberté d'expression d'un journaliste. Photo RTBF.

Un livre captivant!

La lutte des peuples pour la défense de leurs droits, de leur culture, de leur langue emprunte des formes très diverses au cours de l’histoire. A chaque fois, se pose la question de l’oppresseur et de l’opprimé, du racisme, de la violence entre groupes, au détriment souvent des droits humains, de l’humanisme tout simplement.

L’actualité en Belgique remet en avant la douloureuse question de la collaboration d’autorités politiques et administratives et de certaines franges de la population avec le nazisme, avec la barbarie meurtrière, avec le génocide. Des questions qui attisent les douleurs des descendants des bourreaux et des victimes.

L’histoire ne s’efface pas. Elle est sans cesse questionnée à la lumière des sensibilités contemporaines. Exemple : la RTBF nous raconte la récente histoire d’un journaliste flamand Kurt Vandemaele ayant signé un éditorial dans le Krant van West Vlaanderen, le 15 juillet 2022. « Je suis Flamand et je ne suis pas fier de ça", titre-t-il. Il poursuit en se félicitant que la fête de la Communauté flamande du 11 juillet soit terminée et qu’il est très satisfait d’être belge « et de vivre dans la partie la plus riche du pays. » « Je n’ai rien à avoir avec l’identité flamande. Pas question de porter des drapeaux de lion", souligne-t-il, expliquant qu’un lion rugit et griffe et veut se battre et qu’il préfère un chat ronronnant ! Il met ainsi le feu aux poudres parmi les nationalistes qui représentent une grande partie de l‘opinion publique flamande si l’on en juge par les résultats électoraux des partis les plus en pointe à ce sujet : le Vlaams Belang et la NVA.

Le jour de la fête nationale belge, le 21 juillet, ce journaliste a vu son jardin empli de drapeaux flamands, lion en noir, sur fond jaune, toutes griffes dehors ! On peut mesurer ainsi la difficulté croissante du dialogue entre ces opinions tellement opposées, et surtout, une menace grandissante sur la liberté des journalistes de commenter des sujets idéologiques aussi forts.

C’est un superbe lion, un vrai celui-là, qui illustre l’article de Marc Reynebeau, journaliste, historien et chroniqueur au Standaard, le plus important journal flamand de Belgique. Son titre ? « Nationalistes flamands, ne parlons surtout pas de la collaboration ». Là, il plante le poignard dans une mémoire qui saigne encore. Récemment, deux sépultures de collaborateurs notoires, grandes figures du nationalisme flamand radical, ont été vandalisées dans deux villes flamandes. Mais les autorités flamandes, au vu du succès électoral des partis nationalistes flamands, ne veulent pas supprimer ou dissimuler ces symboles arrogants de la collaboration avec les nazis. Elles n’osent pas affronter l’histoire, ce qui permettrait pourtant de servir le mouvement nationaliste en le débarrassant de ses accointances avec l’idéologie nazie.

« Le mouvement flamand démocratique ne rend service à personne en abordant les années trente et la période de l’occupation à travers un hommage unilatéral ou une naïveté feinte. Une telle attitude revient à méconnaître à quel point la collaboration a nui à la Flandre et à quel point elle jette le discrédit, aujourd’hui encore, sur le flamingantisme – avec toutes les crispations et ambiguïtés qui continuent de polluer les discussions au Parlement flamand. », écrit Marc Reynebeau.

« Comme dirait (l’auteur, sociologue et professeur émérite, ndt) Luc Huyse, tout passe, sauf le passé. Et si vous enterrez ce passé, il trouvera toujours un moyen pour remonter à la surface, mais d’une manière violente et débridée, avec force rancœurs, frustrations ou protestations. », souligne Marc Reynebeau.

Une ascension

Cette actualité souligne l’importance d’un livre comme celui de Stefan Hertmans, « Une ascension », dans lequel il raconte, en historien et en romancier, l’étonnante vie de Willem Verhulst, devenu agent influent au service des Nazis pendant l’occupation à Gand. L’art de l’auteur est de partir de la vie réelle, des rencontres, des amours, des façons d’habiter, de voyager en cette période tragique de la guerre. Il se base sur des témoignages des enfants de ce collaborateur très actif, des écrits des divers membres de la famille, des travaux d’historiens, des documents administratifs, judiciaires…

Par petites touches, il dresse un tableau émouvant d’une famille condamnée par ce père à assister aux pires dérives de la collaboration, sans pouvoir s’y opposer : la mère par fidélité au mariage, les enfants parce que trop petits. Il décrit les émotions et les blessures subies par cette épouse qui trouve un refuge dans la foi protestante qu’elle partage avec des intellectuels pacifistes.

 Tout en nuances, Stefan Hertmans décrypte les dérives nationalistes mais aussi la légitimité d’une revendication nationaliste face au racisme des francophones vis-à-vis des Flamands. Ce qu’il avait déjà largement documenté dans son livre dur et émouvant « Guerre et Térébenthine », racontant, là aussi par petites touches de vie, les horreurs de la première guerre mondiale.

L’actualité guerrière met en évidence de tels livres qui dépeignent la réalité des affrontements armés, des occupations sanglantes et des collaborations ignobles à des politiques de haine entre peuples.

Mais l’actualité européenne est aussi celle du triomphe d’un racisme « décomplexé » tel celui du Premier ministre hongrois Viktor Orban qui a déclaré : "Nous ne voulons pas être une race mixte", qui se mélangerait avec "des non-Européens". Il ajoute : les pays "où des peuples européens et extra-européens cohabitent ne sont plus des nations. Ces pays ne sont rien d'autre que des conglomérats de peuples". "Un pur texte nazi digne de (Joseph) Goebbels", clame sa conseillère Zsuzsa Hegedus qui a démissionné de son poste.

On attend de la Commission européenne une réponse, un rappel de nos fameuses « valeurs européennes » après de tels propos. Le porte-parole de la Commission présidée par Ursula von der Leyen répond à la presse: "ne jamais commenter les propos tenus par des responsables politiques européens".

Espérons que M. Didier Reynders, commissaire européen à la Justice, se fera, lui, entendre car la situation est grave. Le futur de nos démocraties est très fragilisé, l’actualité le démontre tout comme ce rapport de l’Institut V-Dem qui confirme la dynamique autoritaire frappant l’ensemble des continents depuis une dizaine d’années. Un autoritarisme de plus en plus brutal, comme l’illustre le nombre record de coups d’État enregistrés… Et la confrontation en cours entre la Russie, l’Ukraine et les Etats-Unis entraîne l’Europe dans ce vertige meurtrier. « Il s’agit d’un risque accru de délitement du droit et des normes internationales, telles qu’ils s’étaient développés depuis 1945 (voir notre entretien vidéo sur la crise du multilatéralisme). Les conséquences pourraient en être une hausse des dérapages guerriers, et une diminution des velléités de coopération face à des défis globaux tels que le climat ou la santé. », soulignent les auteurs de ce rapport.

Les nationalismes exacerbés, les radicalisations, l’effacement de la norme et l'absence des lieux de débats contradictoires et constructifs, des instances de négociations entre strates de population et de pouvoirs, tout cela menace notre humanisme européen. Une fois de plus.

« Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur, surgissent les monstres. » Antonio Gramsci.

Sources:

 https://www.rtbf.be/article/un-journaliste-ecrit-un-edito-trop-peu-flamingant-au-gout-des-nationalistes-flamands-ils-remplissent-son-jardin-de-drapeaux-flamands-11036433

https://daardaar.be/rubriques/opinions/nationalistes-flamands-chut-on-ne-parle-pas-de-la-guerre/

Stefan Hertmans. Une ascension. Gallimard. 2022.

Stefan Hertmans. Guerre et Térébenthine. Folio Gallimard.

https://www.mediapart.fr/journal/international/240722/dans-le-monde-les-gains-democratiques-depuis-1989-ont-ete-effaces

https://www.rtbf.be/article/orban-et-la-race-hongroise-le-comite-d-auschwitz-se-dit-horrifie-11038170

Sur le même sujet de la collaboration en Flandre, nous avions déjà traité du livre remarquable de Jeroen Olyslaegers « Troubles », dépeignant la collaboration avec l’occupant nazi à Anvers. https://www.entreleslignes.be/humeurs/l-tu-lululu/trouble-la-haine-r%C3%B4de-encore

 

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