semaine 48

Oh solitude informatique!

Zooms curieux par Gabrielle Lefèvre, le 28 septembre 2017

Me voici devant ma porte bien fermée, ma maison muette, dédaigneuse, enfermée dans son carcan d’informatique domotique : ma clef c’est mon smartphone et celui-ci défaille, devient tout bête en même temps que se vide mon esprit. Que faire sans cette indispensable béquille de vie moderne, branchée, connectée qui nous informe instantanément sur le chemin à prendre (plus besoin de demander aux passants où se trouve la rue cherchée), sur les horaires des cinémas (plus besoin d’acheter un journal pour y lire les programmes mais aussi les critiques, les infos diverses, le bulletin du temps et les nécrologies qui nous relient au monde des vivants et des souvenirs).

Que faire devant ma maison qui me refuse l’accès parce que j’ai succombé aux sirènes publicitaires et me suis équipée du fin du fin de la domotique, ce qui m’a coûté une fortune pour, disaient-ils, assurer ma sécurité.  Même mon frigo me dit ce que je dois acheter et d’ailleurs je ne fais plus les courses moi-même puisque l’écran de mon ordinateur devient le magasin ouvert 24h sur 24 h (et tant pis pour le commerçant de coin qui connaissait tout le monde et les bavardages des voisins, cancans indispensables à la santé mentale).

Seul vient le livreur, pressé de me délivrer mes achats car il est poussé dans le dos par son smartphone qui lui détaille à la seconde près le trajet et le temps d’arrêt pour une multitude de livraisons un peu partout dans la ville (et tant pis pour la flânerie, l’arrêt café au bistrot du copain, le bavardage avec la petite vieille si sympathique auquel on apporte non seulement des marchandises mais aussi un petit bonjour du monde des vivants).

Même ma voiture (tout électrique évidemment) me nargue puisque ma clef est mon smartphone en panne. Fermée comme une huître, elle campe devant mon garage clos. Seule bouge la caméra de surveillance qui veille si bien à la sécurité de mes biens. Elle enregistre mon désarroi bête dans cette rue vide aux maisons sans sonnettes, sans clefs. Dans la rue, pas l’ombre d’une cabine téléphonique, un équipement public depuis longtemps disparu car trop coûteux et que n’ont jamais connu mes petits-enfants.

Vais-je prendre le bus ou le métro pour gagner un magasin où l’on réparerait l’appareil? Ma carte de transport est elle aussi électronique, enfouie dans ce smartphone agonisant. Un taxi ? Comment l’appeler ?

Oh, solitude de l’humain désemparé face au numérique omniprésent et qui capte votre attention en permanence au lieu de faciliter le contact avec les autres humains dans la vie réelle. Ma sauvegarde : le RepairCafé, pas loin, où des gens vraiment humains m’accueillent, m’expliquent, m’apprennent à domestiquer ce système devenu fou, à utiliser une clef pour mes portes récalcitrantes, un téléphone fixe branché téléassistance (un bienfait réel de l’informatique) pour appeler à l’aide en cas de besoin. Ils m’enseignent à préserver la sécurité de mon ordinateur face aux hackers, au hameçonnage, aux pirates rançonneurs. Ils me proposent de joindre le comité de quartier pour mieux se connaître entre voisins, s’échanger des conseils et dialoguer avec les pouvoirs publics locaux et pas uniquement par le biais de consultations virtuelles par écrans et liaison internet.

Plutôt qu’un fauteuil solitaire devant ma réalité virtuelle sur écran, voici un banc, un peu dur, soit, mais accueillant, devant ma porte afin de bavarder avec les voisins quand il fait beau, regarder passer les enfants sortant de l’école et qui se disputent et se chamaillent, preuve qu’ils ne passent pas tout leur temps fascinés par leurs portables. Cela, c’est pour la maison : la solitude numérique plutôt que la vie de famille en se regardant, se parlant, mangeant ensemble pour partager la vie. La vraie vie.

  • Texte imaginé à la suite de la lecture de l’article « Quand le smartphone vous ouvre les portes » paru dans Le Soir du 28 septembre 2017.

 

 

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