semaine 47
Portrait de Carine Toly Humbert
Des Chemins d’écriture

Mariette NAVARRO

Le 03 novembre 2021

Mariette Navarro

Ultramarins

Quidam éditeur

(150 pages, 15 euros)

 

Aujourd’hui, nous partons en mer. Sur un cargo dont la particularité – qui n’en sera sans doute plus une dans quelques années, encore quelques années… – est d’être commandé par une femme.

Trois ans qu’elle commande ce navire, qu’elle choisit les hommes qui vont y embarquer, qu’elle veille à tout. Les chargements et les déchargements, la météo, les cartes, les machines, les radars. On compte sur elle, on la choisit de préférence à d’autres commandants parce qu’on sait « que tout sera carré, que la mécanique humaine fonctionnera aussi bien que le moteur brûlant […] on aime le calme qu’elle étend autour d’elle… ».

Fille d’un commandant, elle n’a jamais envisagé une vie à terre, elle a besoin de la mer, du bateau, des ciels immenses.

Le cargo est en pleine mer, dans une zone tranquille, si tranquille. Alors, le second tente une demande inhabituelle, presqu’incongrue, il demande si l’équipage peut profiter de ce calme pour tenter une baignade et l’improbable réponse tombe : c’est d’accord.

Les moteurs sont arrêtés, un canot descend à la mer avec les 20 hommes d’équipage surpris mais réjouis de cette soudaine liberté qui leur est donnée. Ils se regardent en riant tandis que leur commandante reste à bord, jumelles vissées à l’œil, elle a donné son consentement, elle en est effrayée – elle enfreint la règle -  et heureuse – elle enfreint la règle -.

Les baignades, les hommes connaissent. Partir de la plage et entrer dans l’eau, ou plonger depuis un rocher ou un ponton. Mais là, on se laisse glisser le long du canot, lentement, et on entre dans une eau dont la profondeur leur est inconnue.

Ils vont maintenant vivre un moment que l’auteur raconte avec une subtilité et une intensité telles que nous partageons avec eux « l’inquiétante étrangeté » qu’ils vont traverser ; d’abord, il s’agit de ressentir l’eau autour du corps, elle les rend agiles, libres, elle éveille des souvenirs d’enfance, le ciel a basculé, uni à la mer, ils sont heureux.

Ce n’est qu’après quelques minutes qu’ils ressentent des sensations nouvelles, ils perdent leurs repères tandis que le vent éloigne le canot…ce canot qui leur semble vide, n’y avait-il pas un homme qui était resté à bord ? et puis le cargo est si loin…une sorte de vertige les prend, le vertige de celui qui est séduit par le vide sous ses pieds…sous leurs pieds, les abysses d’une mer devenue insolite,

« …Certains, il a suffi d’une seconde, ne peuvent plus regarder l’eau, imaginer la ténèbre du fond, redresser leur corps pour battre des pieds : ils chutent à présent de tous les immeubles possibles, de toutes les falaises, de tous les cauchemars. »

Quand ils rejoignent le canot, seul le second note une différence entre le moment où ils ont quitté le cargo et celui où ils remontent à bord.

Cette différence, il en parlera uniquement à la commandante, ensemble, ils chercheront la faille, une faille agrandie par la constatation qu’un brouillard est venu les entourer et que le cargo n’avance plus à sa vitesse habituelle. Le récit est, comme le bateau, suspendu dans un temps, un espace qu’ils ne maîtrisent plus, peu à peu, le bateau devient un corps étrange, étranger.

Bien sûr, il s’agit d’une fable et, comme toutes les fables, elle révèle ce que nous dissimulons,  ce que nous enfouissons pour continuer à vivre sereinement, croit-on. Qu’un infime changement dans une vie bien réglée survienne et les certitudes s’effritent. Mais quelque chose de neuf peut alors survenir et c’est ce que Mariette Navarro suggère dans une prose précise et sensible.

 

Mariette Navarro est dramaturge (plusieurs pièces, dont «Les désordres imaginaires », éd. Quartett, 2020), elle a reçu le prix Robert Walzer pour un texte poétique, « Alors Carcasse » (Cheyne éditeur). Ultramarins a été écrit à la suite d’une résidence d’écriture à bord d’un cargo, le Fort St Pierre qui relie Dunkerque à Pointe à Pitre.

 Vous pouvez écouter, en suivant ce lien, l’émission qui a été consacrée à cette résidence sur France culture : https://www.franceculture.fr/emissions/latelier-de-la-creation-14-15/acr-au-vent-nous-six-au-beaupre

Et vous pouvez aussi suivre les activités de l’auteur en consultant son blog :

http://petit-oiseau-de-revolution.eklablog.com/actualites-c415699

 

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