semaine 27
Portrait de Erik Rydberg
Zeitgeist

Livresque, 2022!

Le 24 février 2022

Un petit tour et puis s'en reviennent. Qui? Ces amas de feuilles collées ou cousues qui font copain-bouquin. Brecht aux côtés de Tousseul. Shakespeare à cheval sur Steiner. Hofmannsthal qui hésite entre Vera et Sara. Et moi et moi et moi.

1. Bruno Drweski (âge inconnu mais, indication: cela fait plus de 30 ans qu'il publie), La nouvelle Russie est-elle de droite ou de gauche? 2016, éd. Delga, 69 pages, 9 euros, impression France Quercy. En cette période d'hystérie médiatique sur le "grand méchant loup" russe aux frontières de l'Ukraine, voici la chose a lire impérativement. Reviennent de page en page sous différentes formulations, le précepte bien oublié selon lequel les faits méritent "d'être analysés et replacés dans leur contexte historique". Bruno Drewski est historien. Très peu pour lui la "dénonciation purement moraliste qu'on retrouve souvent à gauche" et qui tient lieu... d'analyse, justement. Ainsi, rappel utile, la Chine et la Russie, ces pays "moralement" épouvantables selon les tocsins monocordes, "reconstruisent leurs réserves d'or et veulent baser leurs forces nouvelles sur une politique d'appui systématique à la réindustrialisation et au développement de leur agriculture." Sous nos cieux, voilà qui devrait inviter à réfléchir. D'autant que, autre rappel utile, "sans l'appui chinois (...), c'est toute l'économie russe (...) qui n'aurait pas su se maintenir à flot depuis le début de la crise ukrainienne". Idem pour "l'allié syrien du Kremlin", idem pour la Biélorussie. L'Europe dans tout cela? Le nain qu'on sait. "L'axe principal des contradictions dans le monde ne se trouve plus sur la ligne USA-Occident-Russie (URSS), mais sur la ligne USA-Chine", cette dernière "contrepoids principal à la puissance nord-américaine, désormais clairement en phase de déclin". S'étonner après que Beijing ait manifesté son appui au Kremlin dans l'affrontement ukrainien? Seuls les dénonciateurs de la morale pur sucre y trouveront matière à pépiements.

2. Hugo von Hofmannsthal (1874-1929), Andréas et autres récits, environ 1900, éd. Gallimard coll. L'Imaginaire, 1981, trad. E.Badoux & M. Michel, 253 pages, 2 euros (bouquinerie), impression SEPC (Saint-Amand). Fascinant. D'abord dans le fait que trois des neuf récits réunis ici, au moins, sont inachevés: délibérément? le doute s'insinue. Ensuite par son goût pour l'emboîtage de sous-intrigues abandonnées en chemin, on n'en saura rien. Enfin et peut-être surtout par la force de l'irréel sans cesse mêlé à l'action, songes et rêves éveillés, on finit par ne plus savoir ce qu'on a devant les yeux: des mots, des phrases, bien sûr, mais derrière: l'inconnu absolu. Découverte tardive, l'ami Hugo est unique en son genre. Et c'est pur délice.

3. Bertolt Brecht (1898-1956), Manuel pour habiter les villes, 1916-56, éd. L'Arche, 2006, 180 pages, 5 euros (bouquinerie), impression Normandie Roto (Lonrai). C'est un échantillon sympathique de l'œuvre poétique du camarade Bertolt jalonnant les quarante ans de sa production, dont le mémorable Questions que se posent un ouvrier qui lit (César, hein, notre conquérant magnifié, "n'avait-il pas à ses côtés au moins un cuisinier?") et d'autres qui le sont moins, tel le Quand dans la chambre blanche de la Charité, écrit la dernière année de sa vie, finissante, mais "À ce moment / Je parvins à me réjouir même / Du chant des merles après moi." Compagnon de ce recueil, le numéro Brecht de la revue L'Arc publié en 1999 et qui habille le penseur-dramaturge-poète d'anecdotes et d'échos critiques parfois surréalistes, tel ce tour de force syntaxique: "Et puis si Brecht est bloqué là où Artaud débloque, ce dernier est bloqué là où Brecht ne l'est pas." On savait Brecht perfectionniste, mais à ce point: "il était courant au Berliner Ensemble qu'une pièce fût mise en répétition une année durant à raison de quatre heures de travail par jour." Ah! monde révolu. (Parallèlement, je m'esquinte avec l'Arbeitsjournal 1938-1955 en trois volumes de la Büchergilde Gutenberg, 1973, 30 euros au Ivoren Aapje, mais dieu que l'allemand est une belle langue difficile!)

4. Shakespeare (1564-1616), La tragédie de MacBeth, 1606, éd. bilingue Les Belles Lettres, 1990, 185 pages (ex libris), trad. Jules Derocquigny, impression F. Paillart (Abbéville). La vie est... "un conte / Narré par un idiot, plein de son, de furie, / Ne signifiant rien." La formule, prononcée par MacBeth, est bien connue, comme sans doute le titre du roman de Faulkner, 1924, The Sound and Fury, qui y fait écho et que Martin Ritt portera sur les écrans en 1959 (Le bruit et la fureur) avec Yul Brynner. Comme est sans doute aussi bien connue la trame de cette montée aux enfers de l'ambition absolutiste, filmée par Orson Welles (1948), Akira Kurosawa (1957), Roman Polanski (1971) et, ces jours à l'affiche, Joel Coen (mâtinée d'orthodoxie "diversitaire" livrant un généreux quota d'acteurs noirs, ce qui rebute un chouïa). Trouvaille que cette allusion valant clin d'œil, de MacBeth à Hamlet, acte 3, scène 2, où est dit "disloqué le système du monde" (the frame of things disjoint), écho suggestif au sombre verdict de Hamlet (time is out of joint) sur l'état pourri du royaume du Danemark. Ajouter l'usage valant mélopée de l'un° privatif (14 occurences chez le couple maudit sur un total de 20) qui, aux côtés du fameux "unsex me" de la Lady, donne comme un mélodie en sous-sol à l'ambiance "abnorme" qu'irradie la tragédie, bien pauvrement rendue dans la traduction française: c'est le qualificatif unnatural (traduit par "contre nature") appliqué à la saga (acte 2, sc 4), c'est l'exclamation unreal de MacBeth (acte 4, sc 4) voyant le fantôme de son camarade occis (traduit "image vaine"), c'est encore, sombrement suggestif, le terme unruly pour décrire la nuit menant à la conspiration assassine des MacBeth contre le roi (acte 2, sc 3), dite "agitée" dans la traduction qui perd par là la dimension proprement dé-réglée de ce qui va arriver contenue dans l'anglais. J'ai comme l'idée de produire un jour une analyse à destination d'une société savante...

5. Jean Tousseul (1890-1944), Images et souvenirs, 1931, éd. Les Heures claires avec illustrations de Léon Jurdan, 122 pages, 3 euros (bouquinerie des Petits Riens), impression Georges Thone (Liège). Découvert au hasard lors d'une spéléologie bouquiniste précédente, Tousseul est un auteur charmant, fin portraitiste du quotidien rural wallon des neiges d'antan, oublié comme tant d'autres, à injuste titre. On a peine à imaginer, aujourd'hui, la joie d'un petiot d'être l'heureux élu de la fève des Rois dans une existence de précarité totale, mais néanmoins faite de 1001 joies de vivre - la "simplicité volontaire" comme disent nos politiciens verdurisants, sauf qu'elle n'avait rien de volontaire, évidemment. Ajouter à cela le plaisir d'avoir entre les mains un petit livre qui a nonante d'âge, très joliment illustré et sur bon papier. Sans le passé, nous serions rien.
Sur Tousseul: http://connaitrelawallonie.wallonie.be/fr/lieux-de-memoire/tousseul-jean

6. George Steiner (1929-2020), The Death of Tragedy, 1961, éd. poche Faber & Faber 1982, 355 pages, 8 euros (bouquinerie Het Ivoren Aapje), impression Redwood Burn Ltd. S'il fallait résumer au picrate, la thèse est que, depuis l'ascendance de la bourgeoisie (19e) et avec elle, le remplacement de l'oral (théâtre) par l'écrit (roman), le sens du tragique a disparu corps et biens en faisant place, la nouvelle classe dominante étant bassement mercantile et, partant, peu cultivée, à un goût pour "le pathos et les 'happy ends'", bref, du "divertissement". Ne reste au fond, cette analyse admise, qu'à se poser la question de savoir où on en est aujourd'hui, roman et journaux (l'écrit) ayant fait place à l'unidimensionnel stéréotypé du 'dumbphone' (l'image) et, mieux, quel en serait la classe dominante génitrice. Mais c'est trahir la féerie du feu d'artifice enchanteur auquel Steiner convie qui déploie avec virtuose son experte connaissance des grands tragédiens engloutis, d'Eschyle à Sophocke, de Racine à Shakespeare, de Büchner à Goethe et Schiller, de Byron jusqu'à Brecht, abondamment cités, comme par cœur, comme par mimétisme. Un grand livre qui a sa place dans la bibliothèque de tout honnête être parlant.
Nota bene: l'ouvrage a été traduit et publié en Folio essais, La mort de la tragédie.

7. Vera Figner (1852-1942), Mémoire d'une révolutionnaire, 1921, éd. poche Mercure de France 2017, trad. Victor Serge de 1929, 308 pages, 6,80 euros, impression Novoprint (Barcelone). Ce qui d'emblée frappe, c'est la maturité politique, son insolente et intransigeante vitalité, chez la progéniture de cette famille russe de ce lointain fin-de-siècle du 19ème. Vera, qui paiera son feu révolutionnaire de plus de vingt ans de réclusion, est née dans dans un foyer de petite noblesse aisée, sa maman était fille de juge, son papa haut fonctionnaire, et pourtant, sa sœur Lydia deviendra comme elle une révoltée, avec condamnation à l'exil en Sibérie et il en ira de même de sœurette Eugénie (déportée en Sibérie, aussi)... Fallait-il que la fibre sociale soit ardente! Une existence facile s'offrait à elles, elles choisirent, au mépris de leur propre vie, le chemin le plus escarpé. Pour Vera, cohabiter avec les paysans les plus pauvres pour leur apprendre à lire et écrire (et se voir dénoncée pour activités subversives de ce fait), et puis, telle une obsession... dynamiter le tsar. Une terroriste, dirait-on aujourd'hui chez les jargonneux. Leitmotive, encore, la nécessité de l'organisation, maintenir en vie un réseau de militants et sans cesse reconstruire ses cellules démantelées: c'est la voie du "révolutionnaire professionnel" avant l'heure. Dit autrement, livre de référence, à ranger précieusement du côté de Lénine et consorts.

8. Sara Gréselle (entre 20 et 30 ans je dirais), Les souvenirs et les regrets aussi, 2021, éd. &esperluète, 60 pages, 14 euros, impression Snel (Vottem). Demoiselle Gréselle a eu beaucoup d'amants (elle les numérote, Untel s'appelle n°1 et ainsi de suite) et ça n'a guère marché quoique, tout de même, cela a donné matière à des souvenirs et regrets poétiques. C'est joliment illustré par l'auteresse, c'est même touchant et on en viendrait à lui espérer encore beaucoup d'amants décevants lui faisant tendre la main vers la plume.

9. Dominique Desanti (1920-2011), Elsa Aragon - Le couple ambigu, 1994, Belfond, 415 pages, 6 euros (bouquinerie), impression Sepc (Saint-Amand). Pour 'fan-club' exclusivement. L'historienne et grande résistante, épouse du philosophe Jean-Toussaint Desanti, elle fouille ici le menu du couple Triolet-Aragon, parfois sur le mode cancans douteux, parfois en commettant de jolis pataquès: dire du QG du jeune pouvoir soviétique qu'il était abrité par le "palais Smolny", alors qu'il s'agissait d'un bâtiment scolaire pour filles bien nées, ou qu'Aragon vécut jusqu'en 1983, ce que rectifie sa propre chronologie († 24 décembre 1982). À trop et peut-être trop vite vouloir serrer trop de faits dans un curriculum de type grand orchestre, voilà ce qui arrive. Ajouter à cela un à-peu-près plutôt subjectif: Maïakovski, suicidé par désespoir "de l'avenir de l'art" ou Boukharine, "l'homme politique le plus populaire d'URSS" est leur faire un honneur presque désopilant. Mais soit, mais bon. Dieu reconnaîtra les siens. Dieu ou Lucifer, allez savoir.

Nouvelles du front. Le livre s'est bien défendu en 2021, informe le Cahier des Instants sur la base de données ADEB. Chiffre d'affaires en hausse de 17,2 % par rapport aux ventes réalisées lors de l’année 2020 (entité Wallonie-Bruxelles). Une enquête faisant foi, les libraires auraient enregistré un +14,4% (contre +1,5% seulement en grande surface). Si, hélas, l'inculte et enfantine BD mène le peloton (+35%, et +99% côté mangas), suivi de la catégorie "loisirs et vie pratique" (+22%), la littérature peut néanmoins se réjouir d'un +10,4%. Champagne, tournée générale!
Un dossier du journal Le Monde (28 janvier 2022) apprend, a contrario, que Bolloré (groupe Vivendi (51 maisons d'édition dont Julliard, Plon, Bouquins, Robert Laffont, Bordas, Le Cherchen Midi, Nathan, Perrin, La Découverte, 10/18, Pocket) mitonne une OPA sur le groupe Lagardère (Hachette et sa quarantaine d'enseignes dont Grasset, Fayard, Stock, Calmann-Lévy, Le Livre de poche, JC Lattès, Dunod, Larousse, Hatier), dont il possède déjà 45% du capital. Vodka, vite, pour tous!

Parution originale: http://www.erikrydberg.net/articles/livresque-2022

Image: 
Lady MacBeth dans la version 1957 de Kurosawa.

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