semaine 43
Portrait de Erik Rydberg
Zeitgeist

Pages estivales

Le 12 août 2021

Wittgenstein et son tisonnier. Balzac et son scalpel (nécrophage d’une société putrescible). Manchette et son féminisme anthropocide. Shelley et son bolchevisme nimbé de "lumière liquide". Roth et ses bistrots au regard interlope. Le soleil a beau être pluvieux, cet été, il se boit comme petit lait.

1. Latteur, Nicolas (né en 1972), Travailler aujourd’hui – Ce que révèle la parole des salariés, 2017, éd. Du Cerisier, 2017, impression Vervinckt & Fils (Liège). C’est un livre qu’on aimerait voir entre toutes les mains, intellectuels insatisfaits, camarades de bistrot, enseignants de tous plumages, curieux d’autre chose que le nombril, politiciens, même eux. Dans le genre, on connaît Studs Terkel, USA (Hard Times, 1970) et Alain Tondeur, Belgique (Paroles d’ouvriers, 2000), mais ils sont plutôt rares les écrits qui ne causent pas des gens qui bossent mais, avec pudeur, se taisent et écoutent ce qu’ont à dire, eux-mêmes, les gens qui bossent. 23 hommes, 21 femmes, âge moyen 40,97 ans allant du post-boutonneux découvrant l’horreur du marché de main-d’œuvre au proto-pensionné qui l’a vue s’installer, l’horreur. Car s’il est un fil rouge dans ces témoignages, c’est que cela devient pire, une machine à détruire le plaisir du travail bien fait, sans cesse plus inefficacement bureaucratisé, inhumainement robotisé et gestapistement contrôlé (informatique aidant), une "rat race" comme disait Bob Marley, infestée par une culture du "bullshit jobs" pour parler avec David Graeber. On pouvait s’en douter mais pas à ce point. C’est à se demander comment la mortifère S.A. Belgique, secteur sous "public management" inclus, n’est pas en faillite. On ne mettra pas sur le compte du hasard, comme dit telle éducatrice, que "les trois quart des jeunes" qu’elle suit sont traités avec des psychotropes. Ou que telle infirmière passe "plus de temps devant [son] PC qu’avec le patient". Il n’y qu’une règle, le "faire toujours plus avec moins de personnel", et peu importe si le résultat est une production de merde: ce menuiser d’une "start-up" performante wallonne astreint à cracher "jusqu’à quatre cent cinquante châssis par semaine", inutile de faire un dessin, ce sera du sous-Ikea jetable. Rarement a-t-on vu lumière aussi crue jetée sur les soutes de l’économie belge, ni eu l’occasion d’autant apprendre sur le fonctionnement, ici et maintenant, de métiers aussi variés que ceux de taximan, ascensoriste, nettoyeur industriel, automate du "fast food", enseignant ou chauffeur de poids lourd: de ce point de vue, ouvrage de référence! Il y a peut-être juste qu’on peut s’étonner de ce que quasi aucune des personnes interrogées ne s’inquiète de la structure de pouvoir surplombant leur emploi, et que la question du sexe sur les lieux de travail – Darwin, hein! – figure aux abonnés absents.

2. David Edmonds et John Eidinow (né en 1964 pour le premier, âge incertain mais voisin pour le second) Wittgenstein’s poker, 2001, poche Faber & Faber 2002, 242 pages, 5 euros (bouquinerie Het Ivoren Aapje), impression Mackays of Chatham plc. Ah! Fait divers métaphysique! Est-ce que, oui ou non, le sieur Ludwig Wittgenstein, philosophe de l’indicible, a menacé d’écrabouiller d’un tisonnier la caboche du philosophe logicien Karl Popper en date du 25 octobre 1946 à l’Université de Cambridge? Tel est le sujet de ces quelque 240 pages dont il faut attendre la 200ème pour en examiner les faits. Pour Popper, dont la Société ouverte (1945) a inspiré George Soros, cela ne fait pas un pli. Selon des indices probants: mensonge. Selon Wittgenstein, allez savoir: après son altercation avec le sieur Popper, il a claqué la porte estimant qu’il y avait mieux à faire qu’écouter l’imbécile. Tout cela ne manque pas d’être amusant. Bertrand Russell était présent lors de la fameuse confrontation mais n’en a soufflé mot, au point de ne même pas mentionner Popper dans son autobiographie. Forcément, pour remplir les pages, les auteurs sont obligés de broder et cela ne manque pas, non plus, d’être instructif pour qui est curieux des sphères éthérées de la haute voltige cérébrales. Le "paradoxe de Moore", par exemple, qui cherche la pierre philosophale dans l’énoncé "Il y a un feu dans cette chambre et je pense qu’il n’en est rien." Ou celui de Hempel, rendu célèbre par l’affirmation selon laquelle "Toutes choses non noires sont non corbeaux." En prime, le cadre historique: tant Popper que Wittgenstein étaient d’origine juive et viennoise, que tout par ailleurs séparait, à commencer pas la condition sociale, tâcheron assoiffé de gloriole pour le premier, gosse de riche à qui tout souriait pour le second. L’Autriche? Vidé de la moitié de sa population juive en 1939, alors qu’elle représentait, à Vienne, alors, la troisième plus grande communauté en Europe derrière Varsovie et Budapest. Ce "court siècle" demeure objet de fascination.

3. Honoré de Balzac (1799-1850), L’interdiction, 1836, éd. Manucius 2021, 148 pages dont 40 préfacières, 12 euros, impression ICN. Ce bref récit dramatique paru en cinq livraisons dans le journal Chronique de Paris dont Balzac s’était rendu propriétaire est, en deux mots, balzacien, donc, exquis. Genre: comédie humaine. Ou comment (air connu) on s’emploie à faire main basse sur l’intégrale du patrimoine conjugal en faisant déclarer sa moitié légitime insane ("dans un état habituel d’imbécilité, de démence ou du fureur", Code civil de 1804). On trouve donc ici, en vis-à-vis, la noirceur de l’âme humaine et son contraire, sa sublime probité (devinez lequel sera victorieux). Le tout servi avec le style incomparable du maître. Ce portrait d’une dame dépourvue d’attraits: "Ses seins volumineux excitaient le rire en faisant craindre une grotesque explosion à chaque tousserie. Ses grosses jambes étaient de celles qui font dire d’une femme, par les gamins de Paris, qu’elle est bâtie sur pilotis." Et puis, cette sagesse qui fait tant défaut aux "décideurs" de la Cité: des juges, dit Balzac, la France en a besoin d’environ six mille (on est en 1816). Las! "Aucune génération n’a six mille grands hommes à son service." Donc: bonjour les dégâts! (Constat qu’on transposera aisément aux corporations actuelles d’assistants sociaux, enseignants, magistrats, etc.) Fait remarquable, encore: chez Balzac, c’est à livre ouvert que sont minutieusement déclinées et documentées les ruses, les lâchetés, les vilenies, les compromissions, les traîtrises qui assurent la fortune sociale des personnages influents. On n’en dira pas autant des romanciers au petit pieds qui, aujourd’hui, peuplent leurs best-sellers de personnages dont le succès tient à quelque grâce divine...

4. Goethe (né en 1749, mort en 1832), Stella, 1775, L’Arche 2001, trad. Bruno Bayen, 73 pages, 9,30 euros, impression Normandie Roto (Lonrai). Cette charmante histoire sous-titrée Une pièce pour ceux qui s’aiment avait, à ses premières représentations, fait scandale, au point d’être carrément interdite. Pas dans le droit fil de la morale, en effet, cette petite tragi-comédie dans laquelle, épris de deux femmes, notre séducteur, sur proposition des enamourées, fait tomber le rideau sur un voluptueux ménage à trois. Oulah! Et Goethe, trente ans plus tard, de fignoler une finale plus convenable, avec un double suicide vertueux – que cette édition livre également. Le plaisir, venant d’un des phares du verbe, est évidemment ailleurs, dans la peinture des émois de la vie sentimentale, de même que dans certaines sentences méditatives, telle cette observation que, décidément, l’homme et la femme ne sont pas fait pour s’entendre. Dans les mots de l’une des deux héroïnes: "Il émigre de son monde dans le nôtre avec lequel au fond il a bien peu à voir." Paris-Match n’en fera jamais un dossier.

5. Harold Bloom (1930-2019), Take arms against a sea of trouble, 2020, Yale University Press, 628 pages, 23 euros, impression USA. Enfant terrible de la critique littéraire (et civilisationnelle) aux États-Unis d’Amérique (Grand Satan pour les intimes), Harold Bloom s’est éteint peu après avoir mis la dernière main à ce pavé, pour partie produit par dictée à l’hôpital: homme sur le départ, il ne cesse, d’ailleurs, au fil des pages, de rappeler son grand âge. C’est une célébration de son panthéon poétique, Shelley, Shakespeare, Blake, Keats, auteurs dont ils savaient citer de mémoire de longs passages et dont il reproduit ici, très généreusement, un florilège. Il en joue comme d’une bibliothèque magique trouvant sans cesse chez l’un des échos allusifs de l’autre avec une érudition qui laisse pantois. "L’esprit, dit-il, est une activité et il dépérira en sombre inertie à défaut d’être nourri par une lecture substantielle. (…) Levez-vous à l’aurore et lisez quelque chose qui en vaut la peine aussitôt que possible." Il était croyant, à sa manière: "Il existe un dieu en nous et elle parle." Sa sympathie allait à Lucifer et sa "rébellion contre la tyrannie du Ciel qui s’est rejouée avec la Révolution française et ses aspirations pour une humanité meilleure." Il avait également un faible pour Gorgias dont il résume l’épistémologie: "Rien n’existe. À supposer que quelque chose existe, cela ne peut être connu. À supposer même que ce soit connu, ce ne peut transmis à autrui." D’où, évidemment, la poésie. Dont on est inondé, de main de maître, dans ces pages. (Deux absences notable cependant détonnent dans cette somme encyclopédique du canon de la versification anglo-saxon: Philip Larkin et Ted Hughes. Bah! Nobody’s perfect.)

7. Percy Byssche Shelley (1792-1822), Prométhée délivré/Prometheus Unbound, 1820, poche Aubier-Flammarion 1968, 248 pages, 3 euros (bouquinerie Pèle Mêle) édition bilingue, traduction Louis Cazamian, impression MAME. Météore comme son âme frère Keats (tous deux fauchés au sommet de leur brève existence), Shelley est le poète chéri de la classe ouvrière (dixit Harold Bloom), athéiste, égalitaire, ennemi de l’autorité (la tyrannie, qu’elle soit céleste ou terrestre) mais encore libertin, la liberté étant indivisible, y compris en amour. Sa rébellion permanente est toute entière dans ce Prométhée indomptable auquel un Gramsci fera écho: la lutte comme seul élément prévisible de l’avenir, chez le théoricien italien, se dessine dans la réplique de Prométhée lorsque Mercure l’interroge sur le terme incertain de la tyrannie: "I know but this, that it must come." D’échos, ce long poème en quatre chants abonde, shakespeariens surtout (la célèbre allitération foul/fair de Macbeth, ce "When soul meets soul on lovers’ lips" qui se blottit auprès du "why not lips on lips, since eyes in eyes?" du Venus and Adonis du grand Will). Le poème se veut promesse élégiaque du triomphe de l’Homme enfin déchaîné, qui se fait un devoir de "défier un pouvoir qui semble omnipotent; aimer et supporter; espérer, jusqu’à ce que l’espérance crée de son propre désastre l’objet qu’elle se propose; ne changer, ni n’hésiter, ni se repentir". Ah! Souffle! (J’ai entre-temps acheté la biographie de Shelley, due à Holmes, et ses Poetical Works.)

8. Jessica Gaitán Johansson (entre 25 et 30 ans je dirais), How we are translated, 2021, Scribe Publications, 232 pages, 15 euros, impression CPI UK (Croydon). Le titre de la recension dans le TLS (23/4) avait de quoi titiller la curiosité du natif scandinave: "Livrädd and pissnödig", ce qui, traduit (du suédois), signifie "peur bleue & intense besoin de pisser". C’est que dans ce premier roman de Ms Johansson (où il ne passe pas grand-chose), les mystérieuses séductions d’une langue étrangère (laquelle ne l’est pas?) forment fil conducteur, le gamin épris de la gamine (suédoise) s’étant mis en tête d’apprendre la langue de la dulcinée, allant jusqu’à fiche partout des Post-It venant nommer en suédois les meubles de l’appart’. C’est amusant – quoique sans doute déconcertant pour le lecteur anglophone, les termes suédois n’étant pas systématiquement traduits… Amusant mais ce qui fascine est bien plutôt le traitement très original que fait subir l’autrice à la langue anglaise, injectée d’argot home-made (fick pour fuck, sheet pour shit par exemple), violentée dans la syntaxe, surréaliste en ses métaphores, pour tout dire joycienne dans ses queues de poisson narratives. Le problème, c’est qu’il ne s’y passe rien et, pire, rien ne s’y passant, on ne comprend même pas bien ce qui ne s’y passe pas. Bref, au bout d’un temps (grosso modo au milieu du livre), ça lasse.

9. Oscar Wilde (1854-1900), Lord Arthur Saville’s Crime and Other Stories, 1887-1891, rééd. Penguin 1984, 192 pages, 50 centimes (bouquinerie Croix Rouge), impression The Chaucer Press (Bungey). Dans cette sélection de huit nouvelles très pince-sans-rire british, toutes délicieuses, la dernière, Le portrait de Mr. W.H., qui invite à une fantasque mais ô combien érudite traque de l’identité de l’ami chéri de Shakespeare auquel ce dernier aurait dédié ses sonnets. On trouve ce morceau de bravoure traduit en français par Jules Cantel dans le recueil Oscar Wilde – La vérité des masques, Essais et aphorismes (Rivages, 2020) dont le choix de textes est plus laborieux: les idées du célèbre dandy sur le socialisme (venant asséner que "la propriété est un véritable fléau") dont le stade suprême serait l’individualisme généralisé a plutôt sa place dans le musée des curiosités flétries par le passage du temps. Mais soit! Ça vaut mieux que du Sollers réchauffé par lui-même.

10. Christophe Ernault, alias Alister (né en 1974, coupe de cheveux télégénique), La bibliothèque impossible, 2020, éd. La Tengo, 168 pages, 24 euros, impression Corlet (Conde-en-Normandie). Plus un livre qu’on feuillette qu’autre chose, mais amusant. Rangés thématiquement, avec reproduction des couvertures et notices explicatives, ce sont, assurant la visite guidée, les livres interdits (parmi les ‘collectors’: Les protocoles des sages de Sion découchant avec Tintin mon copain de Degrelle et L’honneur perdu de François Mitterrand de Jean-Edern Hallier), les livres idiots (dont Apprendre à faire l’amour, oufti!), les livres jeux de mots (dont O.S.S.E.X), les livres mystérieux (en vedette absolue, Le manuscrit de Voynich, resté indéchiffré), les livres scabreux (tel ce de Gaulle et le sexe)… Comme quoi, l’édition, hein! Délurée! Grosse bavure, tout de même: si les bouquins répertoriés sont dûment datés, les illustrations, elles, c’est de l’incognito en plein brouillard londonien. Dommage.

11. Jean-Patrick Manchette (1942-1995), Fatale, 1977, poche Folio 1997, 151 pages, impression Bussière Camedan (Saint-Amand). Çui-ci, j’ai relu, donc l’ai sorti de ma bibliothèque, donc prix d’origine inconnu mais ce ne devait pas être bien cher. Grand maître du roman noir français, marxiste de tendance hégélo-robespierrienne, mort bien trop tôt, injustice immanente! Il nous reste donc qu’à le relire et par exemple ce petit chef-d’œuvre dont la dernière ligne, en majuscules, vaut programme: "FEMMES VOLUPTUEUSES ET PHILOSOPHIQUES, C’EST À VOUS QUE JE M’ADRESSE." Voluptueuses et conséquemment tueuses, car l’Amazone qui invite ici à la suivre dans son équipée carnassière s’emploie à occire à tout-va, ou comme elle le dit elle-même, "ça a été comme une vraie illumination, tu vois. On peut les tuer. Les gros cons, on peut les tuer. D’autre part je voulais de l’argent mais je n’avais pas envie de travailler." Bref, joindre l’agréable à l’utile. Tuer les gros cons en piquant leur fric. Roman féministe? Ça se discute. Mais le plus rigolo, c’est imaginer le zigue qui achète le bouquin pensant passer un bon moment en compagnie d’un roman policier et qui tombe sur ceci: "Un homme sans aucun revenu s’intéresse forcément beaucoup aux primes et aux ordures. Dans l’état présent du monde, n’est-ce pas, avec l’augmentation du capital constant par rapport au capital variable, toute une couche de pauvres doit chômer et vivre des primes et d’ordures, et parfois d’allocations diverses." Non mais allô quoi? comme dirait Nabila.

12. Clarice Lispector (1920-1977), L’heure de l’étoile, 1977, éd. poche Antoinette Fouque – des femmes 2020, trad. Marguerite Wünscher, 99 pages, vendu en coffret avec La passion de G.H., 15 euros, impression Corlet (Condé-en-Normandie). Ms Lispector faisait partie des auteurs, des autrices pour lesquels nous avions installé, dans un recoin du cerveau, un petit clignotant: à lire. Hé bien, chose faite. Et c’en valait la peine, soyeuse, à vrai dire. Ce bref ultime roman est jouissif qui dresse le portrait d’une jeune femme parfaitement imbécile ("le non-savoir tenait une grande place dans sa vie") contée par un narrateur désabusé ("L’écriture, ça ne vaut pas tripette.") qui invente de toutes pièces sa créature d’aspirante au lumpenproletariat, plutôt fière du sort pitoyable qui lui est échu ("je suis dactylo et vierge, et j’aime le Coca-Cola")… Comme quoi la fiction arrive parfois à faire rougir – de plaisir – le meilleur de l’enquête sociologique, on pense à La misère du monde de Bourdieu & Cie et à Louons maintenant les grands hommes de Agee/Evans. Lispector, à lire!

13. Joseph Roth (1894-1939), Au bistrot après minuit – et autres textes de Paris, 1925-39, Rivages, 2021, 101 pages, 15 euros, trad. Pierre Deshusses, impression Corlet (Condé-en-Normandie). Publiés entre 1925 et 1938 dans divers journaux (Frankfurter Zeitung, Das Neue Tage-Buch et même, cela existait en 1939, le Pariser Tageszeitung), ces treize articles de presse ont en commun, comme le titre du recueil l’indique, la Ville des Lumières, où il s’exila en 1933, because petit Adolf, tout en papillonnant de-ci de-là (Pays-Bas, Pologne, Côte d’Azur, Ostende), Paris demeurant avec ses hôtels, rue de Tournon (6e arr), son port d’attache, jusqu’à son transport, vers la mort, en mai 1939, à l’hospice pour indigents. Que serait la littérature, la vie, le spleen qui toujours guette, sans Roth, je vous le demande? Je l’aurais bien eu comme papa. Ou compagnon de silencieuses libations. Ces textes parisiens austro-hongrois sont une délectation. Ces peintures de bistrot, son domicile de riff errant. Cette rencontre avec un garçonnet d’émigrant fuyant les lois raciales allemandes, au poste de police avec papa en 1938 pour obtenir des ‘papiers’ et, âgé d’à peine dix ans à juste titre soupçonneux du genre humain, qui en sait plus long que papa sur les périls formant leur quotidien: "y a-t-il plus douloureux que de voir des enfants qui savent?" note Roth. Quittant l’enfant après un bref échange, Roth lui dit "Ne laissez pas votre père seul, à aucun moment!", et le petiot sevré de son innocence de répliquer "Je sais! Je sais!" À l’époque, la vie n’était pas drôle. Pages fascinantes, ainsi, sur l’antisémitisme en 1927 (notant par exemple qu’à Berlin, hélas, "l’antisémitisme commence à être antisémite") et sur le meilleur accueil des Juifs à Paris ("une vraie ville internationale" où "la police fait montre d’une indulgence humaine"), comme c’était le cas un temps, auparavant, à Vienne ainsi que, à l’avenir, ajoute-t-il, à Berlin, "qui en sera une un jour" – là, en 1927, il se trompait lourdement… À lire et à recommander tous azimuts.

Parution originale: http://www.erikrydberg.net/articles/pages-estivales-0

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Livre et photo font surgir le passé. Image d'antan taquinant le passant à (feu) la Bourse (Photo: E. Rydberg)

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