semaine 47
Portrait de Erik Rydberg
Zeitgeist

Virus livresques livrés

Le 21 octobre 2021

Septembre ferme et ouvre un cycle qui laisse un goût de cendres venant exhaler Mallarmé, Sappho, Shakespeare. Vieux compagnons morts s’adressant à qui ne le sont pas encore. Septembre et ses feuilles mortes sans sépulture, les poussières humaines vous saluent.

1. Aragon (1897-1882), Le con d’Irène, 1928, poche Mercure de France, 2020, 95 pages, 5,80 euros, impression Laballery. Cette petite chose érotique est charmante qu’Aragon publia anonymement pour une diffusion sous le manteau en 1928, réédité clandestinement en 1952 par JJ Pauvert, car la saisie des censeurs ne cessera de frapper jusqu’en 1968. C’est qu’elle est sulfureuse, cette célébration de la "sainte ogive" (c’est le chapitre 8 entier), parmi les beaux hommages amoureux rendus au sexe si peu faible du genre humain féminin. Mais il n’y a pas que Ça, évidement, il y a aussi du pur Aragon ("je ne pense pas sans écrire, je veux dire qu’écrire est ma méthode de pensée"), puis des traits qui auraient ravi Raymond Chandler (passade au bordel: elle avait "une petite tête de chatte qui a forniqué avec un rat" et, sur le lit, "elle eut soudainement l’air d’un tas de macaronis") ou, enfin, mieux que Bourdieu, la vignette sociologico-pastorale (chapitre 11) donnant à voir Irène et sa maman Victoire en leur dictatoriale gynécée rurale, amazones émancipées d’un féminisme bien ordonné: le papa d’Irène, occis vite fait après le mariage par maman Victoire car elle "n’aimait pas nourrir un homme qu’elle serait obligée de considérer comme un égal", tandis que le patriarche, le papa de Victoire, maladif, baveux dans son fauteuil peu roulant, est réduit à contempler "depuis quarante ans le triomphe des femmes et leur orgueilleuse santé". Sacré Louis!

2. Geoffroy de Lagasnerie (né en 1981), Sortir de notre impuissance politique, 2020, 90 pages, 5,2 euros, Fayard, impression Nouvelle Imprimerie Laballery (Clamecy). D’emblée: se tapit sous ce titre ronflant, un opuscule consternant. Ce, d’autant qu’une organisation progressiste dont on taira pudiquement le nom a cru bon inviter l’auteur en distribuant gratuitement le fin volume au public. Où diable va le monde!? Mais, sortons le scalpel. La première chose vers laquelle se tourne le regard critique devant une plume politique jusque-là inconnue, c’est voir ce qu’elle cite. Elle cite du bon teint, Gary Becker, Paul Butler, Thomas Kuhn, tous trois étatsuniens (olala), mais encore Éribon, Durkheim et – oufti! – le quotidien ‘has-been’ Libération, enfin, longuement, Günther Anders, un sien bouquin de 1987, au sujet duquel il confie que "ce que dit Anders m’a beaucoup frappé et m’a fait réfléchir (etc.)", ceci, donc, en 2020: quoi! il n’a rien lu de frappant faisant réfléchir depuis 1987? Mais foin d’ironies faciles! Allons au bifsteck, si on cherche bien, on le trouvera caché sous une frite. Pour faire très court, la chose se veut un manuel, un mode d’emploi pour agir militantesquement avec ef-fi-ca-cité, maître-mot chez notre apprenti manager. Sont donc déclinée une série de clichés de comptoir, par exemple changer l’affreux Système (*) de l’intérieur – il n’utilise pas le terme d’entrisme, mais c’est ça. Ça parce que c’est plus ef-fi-ca-ce, qu’une bête grève défensive, par exemple. Consternant, j’ai dit consternant? je le répète. Mais le pire, c’est que la raison d’être, la visée des combats qu’il promeut avec ferveur, eh ben, motus. Il n’en dit mot. Et s’il souligne la nécessité de s’organiser (ef-fi-ca-ce-ment), la question du Parti, ou du Syndicat, essentielle s’il en est, ne sort jamais de l’académique jactance. Pour fâcher personne? Par pure ignorance stupide? Allez savoir. Paraît qu’il enseigne à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Je plains ses étudiants.
(*) Capitaliste? Voir note suivante.

3. Mallarmé (1842-1898), Œuvres en prose, 1876-1894, collection Les Trésors de la littérature française (Genève), 1946, sorti des presses du Maître imprimeur Albert Kundig à Genève, 145 pages, 7 euros (bouquinerie). De cet esthète qu’on veillera à ne pas affubler de l’insignifiante étiquette d’anticapitaliste (*), rien que des merveilles, évidemment. Ainsi sa préface au gothique Vathek de William Beckford, dont l’impression en 1786 de la version traduite en anglais précédera celle de l’original français, rébus propre à séduire, on s’en doute. De même ses pages sur l’Art dans Le Ten o’Clock de Whistler, où les fresques néolithiques signant une communion im-médiate avec le beau connaîtront, proche de nous, l’avilissement du "bon marché", du "clinquant, du commun, de la camelote". Et puis, son style, entre tous reconnaissable, unique, créateur d’une syntaxe à nul autre semblable, lumineusement obscure – par exemple, lors de conférences faites à Bruxelles, Anvers, Gand, Liège et Bruges, sa façon d’introduire, d’annoncer à l’auditoire le sujet, à savoir Villiers de l’Isle-Adam, en se présentant au pupitre: "Un homme au rêve habitué, vient ici parler d’un autre, qui est mort.", ou encore, brossant le portrait du défunt, impressionniste, car à côtoyer Villers de l’Isle-Adam, ce qui est communiqué, c’est: "choc de triomphes, tristesse abstraite, rire éperdu ou pire quand il se tait". C’est tout Mallarmé, pour qui "toute âme est un nœud rythmique."
L’écriture sous sa forme de nectar.
(*) Esthète mais non en tour d’ivoire comme ressort de sa remarque poétiquement marxiste selon laquelle "il n’existe d’ouvert à la recherche mentale que deux voies, en tout, où bifurque notre besoin, à savoir l’esthétique d’une part et aussi l’économie politique" (in Igitur, Divagations et Un coup de dés, page 303 dans mon édition poche Gallimard, coll. Poésie, 1976), ce qui ne fait assurément pas de lui un anticapitaliste, terme piteux comme relevait Frédéric Lordon (L’Huma du 1er octobre 2021), ajoutant, rejetés par lui tout autant, les étiquettes "écologie, social ou solidaire (…) mots qui font partie de la grammaire interne au capitalisme." Ceci pour dire que le ci-devant Lagasnerie, en son épître de "loquace vacuité" (Mallarmé), non seulement n’énonce pas quel serait le sens du combat prôné, mais demeure tout aussi évasif sur l’identité de l’ennemi, amalgamé sous le vocable tantôt des "dominants", tantôt des "conservateurs". Andy Warhol, au secours!

4. Sappho (née aux environs de 620 avant notre ère), Poèmes, traduits et présentés par Jackie Pigeaud, édition bilingue, 233 pages, poche Rivages 2020 (impression Black Print), Sappho – A New Translation par Mary Barnes, 108 pages, 1958, poche University of California Press 2019 (impression inconnue), Sapho through English Poetry, 143 pages, édité par Peter Jay et Caroline Lewis, 1996, Anvil Press Poetry Ltd (impression en Monotype Plantin Light par Alden Press Ltd). Évidemment, je n’ai pas lu, j’ai picoré et je continue; la poésie ne se dévore pas, elle se goûte. Ce qui doit frapper ici, cependant, outre l’abîme séparant la traduction française de l’anglaise (on se croirait en présence de deux auteuresses différentes), c’est un hénaurme non-dit. Car enfin, lorsqu’on pense naïvement avoir devant les yeux, sur papier encré sorti des presses industrielles de notre temps, la transcription des mots que Sappho, elle-même, traça sur papyrus voici quelque vingt-cinq siècles, eh bien on a tout faux. Comme nous informe le troisième recueil ici cité, on ne sait quasi rien de Sappho et ne subiste que sous forme de fragments moins de 10% de ses écrits dont la plupart sous forme de recopiages tardifs (chez Ovide, Catulle, Horace), rescapés des incendies de Rome et de Constantinope: "ce dont nous disposons maintenant, moins d’un dixième, est une mixture de citations par des auteurs de l’Antiquité et de fragments de papyrus (…) déchiffrés et imprimés dans les années 1910". Dit autrement, on connaît les poèmes de Sappho surtout grâce à ses "citateurs" et la moindre des courtoisies de l’éditeur publiant du (très) vieux (ni Rivages, ni University of California), est d’informer ses lecteurs du cheminement d’un texte dont on n’a plus rien d’autographe, ce qui est vrai évidemment aussi de Pythagore aux sophistes, d’Anaximandre à Empédocle, d’Héraclite à Parménide, d'Anaxagore à Démocrite, sans parler de Homère ou de la Bible, évidemment. En guise de au-revoir, un joli pas de deux autour de l’hymne sapphique à Aphrodite, la "tisseuse de ruses", évoquée sur son char tiré par des moineaux, détail qui fut glosé par le citateur Lucrèce comme s’expliquant par le fait que "les moineaux sont portés à la copulation (… et donc) cet animal est ardent et prolifique". Pourquoi non?

5. Olivier Roy (né en 1949), La sainte ignorance, 2008, poche Points/Seuil 2012, 367 pages, 5 euros (bouquinerie Het Ivoren Aapje), impression Nord Compo (Lonrai). De cet historien orientaliste réputé et de cet essai à thèses multiples sur les mutations du fait religieux, libre à chacune et chacun de faire son shopping de gâteries pour l’âme curieuse du genre humain. Drôle d’animal çui-là, comme on sait. Par moment, on croise un raisonnement dont les vapeurs sont voisines du rat de bibliothèque, par exemple lorsqu’il écrit que "la circulation du religieux est évidemment accentuée par les migrations" en ne disant mot des politiques des pays d’accueil, qui l’accentuent tout autant (on est en plein dans Zemmour, là), alors que, pourtant, un joli paquet de pages auparavant, il avait qualifié le multiculturalisme des dites politiques accueillantes de "puissant facteur d’ethnisation", sinon pire: "une illusion". Faille encore peut-être lorsque, pour illustrer le fait que personne ou presque ne sait plus ce qu’est le religieux, il cite l’archevêque de Paris constatant que "beaucoup d’adultes n’ont même plus à prendre position par rapport à la foi chrétienne, car ils en ignorent tout." Certes, mais il en va grosso modo de même des Lumières, de La Commune, de l’Antiquité, etc. Caustique, cependant, il peut l’être, ainsi au sujet du l’euro-fétichisme pour la "société du savoir" que "l’on prône aujourd’hui", en réalité: "celle d’un savoir déculturé, réduit à une information qui circule." Merci de noter dans le calepin. Mais autant prévenir, c’est un bouquin très touffu avec profusion de faits serrés comme des sardines. De ce point de vue, un index eût été bien utile...

6. Charles Pinot-Duclos, dit Duclos (1704-1772), L’histoire de Madame de Luz, 1740, Les grands classiques de la littérature libertine, Le Monde/Garnier, 2010, impression inconnue. Pour qui veut s’immerger dans les mœurs des gens bien nés à la jonction des 15e et 16e siècles, le vice du rut fourbe côtoyant la vertu enflammée, l’un et l’autre s’exprimant dans un langage singulièrement ampoulé, voilà qui n’est pas sans intérêt – mais préférer, dans le même registre, Goethe, par exemple. Comme l’écrit le romancier et historien Charles Pinot-Duclos, "La galanterie avait commencé à la cour sous le règne de François Ier. Elle fut bientôt suivie de la débauche sous Henri II. Une foule de vice avait suivi en France Catherine de Médicis; et quoique la cour de Henri IV fut moins corrompue (etc.)". C’est au temps de ce dernier qu’on est invité à faire connaissance avec la très jeune comtesse de Luz, épouse du très vieux comte dont elle reçut le titre, et dont la chair en friche provoquera des convoitises charnelles dont l’issue prévisible, adultérine, horrifie notre petite brebis. C’est un petit monde de noblesse parasitaire, toujours le même à travers les siècles, et qui diable veut perdre son temps avec ça, c’est ce qu’on se dit en refermant la chose.

7-8. Shakespeare (1564-1616), Troilus and Cressida (1602), Julius Caesar (1599), le 1er en édition bilingue Aubier-Flammarion, 309 pages, traduit par Aurélien Digeon, 1969 (2€ chez Pêle-Mêle), le second édité par Arthur Humphreys à l’Oxford University Press, 232 pages, tirage de 2008 (3,50 euros chez Het Ivoren Aapje). Je ne vais avoir l’étourderie de tenter une critique de Shakespeare (talentueux, le garçon, si, si!); disons juste que je me suis mis en tête de lire et relire le magnifique barde (après, ce sera Dickens, talentueux aussi, il ira loin). Du premier texte, recréant l’homérique siège de Troie avec un Ajax particulièrement fat et niais ("the dull brainless Ajax"), disons que le "remake" garde toute la saveur de l’original. Le second est non moins fameux par son thème, car qui ne voit pas devant les yeux l’inimitable Marlon Brando de Mankiewicz (1953) en lisant la harangue d’Antoine (s’adressant aux conspirateurs assassins de César, "mais vous êtes tous des hommes honorables"), ou se remémore le célèbre adage de César voulant qu’il vaut toujours mieux s’entourer de gens bien gras car les maigres, ils pensent trop et ça, c’est dangereux… Citons tout de même (je traduis, comme je peux) ce très bon mot de César: "Les lâches meurent plusieurs fois avant leur mort; / Le vaillant ne goûte jamais la mort qu’une fois." (Entre-temps, j’ai entamé Le songe d’une nuit d’été et As you like it; Hamlet et MacBeth sont en lice. Une chose à la fois.)
Brando/Antoine: https://www.imdb.com/title/tt0045943/?ref_=nm_flmg_wr_9

9. Cesare Pavese (1908-1950), Travailler use, 1936, édition bilingue Rivages, 2021,156 pages, 8,50 euros, trad. Léo Texier, impression Black Print (Espagne). Comme titre de livre, de poème, c’est trouvé. Là-dessus, tout prêt à reconnaître, je suis, que Pavese est un grand et, comme note le préfacier, Carlo Ossala, possédé d’une "puissance innovatrice" au "caractère «étranger»", ses histoires librement versifiées d’un prosaïsme faussement naïf passent mal, à mon goût, mais peut-être est-ce dû à la traduction française. Je range me disant que je réessaierai plus tard.

10. Literary Review, arrivé à son 500ème numéro, septembre 2021. Le bonheur que ces (bonnes) revues littéraires, telle celle-ci ou le TLS! Tantôt, c’est pour noter les références d’un livre qu’on se promet d’acheter, tantôt l’excellent résumé qui dispense de le faire. Dans cette seconde catégorie, on aura croisé une biographie critique des "péchés" de G.K. Chesterton, une autre, dans la même veine, de Dickens ("un homme malfaisant, très malfaisant", dixit sa fille), une autre encore de Louis-Ferdinand Céline (beau salaud mais d’une grande tendresse pour les déclassés des faubourgs), ainsi qu’un essai de sociologie triviale sur les marques extérieures du statut social ("Ma bite est plus grande que la tienne." chez les Micronésiens), un autre joliment intitulé God: An Anatomy que la recension s’est amusée à titrer Avait-il réellement une barbe?, soit un tour d’horizon des représentations du dieu judéo-chrétien (dont celle, dans le Livre d’Ézéchiel, d’un dieu misogyne "obscènement déshonoré, habité par la rage de l’impuissance, cherchant vengeance"), un autre encore, sur le mode collapsologique, dressant Une (très) brève histoire de la vie sur Terre: 4,6 milliards d’années, titré cette fois, et cela résume bien, Que subsistera-t-il de nous? (pas grand-chose, on sait, les temps géologiques poussent à l’humilité) et, enfin, cerise sur la gâteau (tenté d’acheter, là) une histoire de l’indexation des livres: pas évident, les pages n’ont véritablement été numérotées qu’à partir de Gutenberg et, si l’impulsion d’indexer, au Moyen-Âge, censée aider la prêtrise à se retrouver dans la bible pour rédiger leur sermon, il faut se souvenir qu’avant Gutenberg, les livres étaient œuvres de copistes et, partant, que la pagination variait d’une "édition" à l’autre… Jolie moisson!

Image: 

Dieu, avec barbe. (Photo Rydberg d'image publiée par le Literary Review).

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