semaine 39
Portrait de Richard Tassart
"Street/Art", le blog de Richard Tassart

Kazy Usclef : mystère à Oberkampf.

Le 10 août 2022

Première quinzaine du mois d’août 2022, le M.U.R. Oberkampf a invité Kazy Usclef. L’artiste nantais a peint une œuvre qui surprend. Sur un fond d’un bleu nuit se détache une lune blafarde. Sur un banc public sont peints deux sujets : un squelette qui croise bras et jambes, et à côté de lui, un feu ardent. En partie cachée par le banc, couchée dans son prolongement, une sphinge. Dans le coin droit, un cône blanc et rouge posé sur le sol.

Pour y voir clair (la nuit est sombre !), simplifions cette équation à plusieurs inconnues ! Evitons de nous interroger sur la nuit, la lune, le banc, le cône rouge et blanc et concentrons-nous sur les éléments principaux : une sphinge, un squelette symbole de la mort et le feu. Avant d’en cerner les relations, il convient de détailler les trois sujets : le squelette est un squelette de fantaisie qui se croise les jambes et les bras dans une situation d’attente. Le squelette est une figure récurrente de l’œuvre de l’artiste et dans tous les cas de figure, il a la valeur symbolique de la mort. La mort peut attendre ! Elle attend avec une évidente patience. Le banc est accessoire ; il permet à l’artiste de situer sa composition sur deux plans : le sol et l’assise du banc. C’est sur le banc, voisin de la mort, que brûle le feu. La sphinge au visage si beau, à la chevelure rousse, aux traits réguliers et aux yeux bleus, paisiblement est couchée.

Il n’est peut-être pas inutile de rappeler que la sphinge est un « monstre fabuleux (né de Typhon et d'Échidna), à tête et buste de femme, à corps de lion et ailes d'aigle, qui proposait des énigmes aux passants près de Thèbes, et qui dévorait ceux qui ne parvenaient pas à les résoudre. » La sphinge est le pendant féminin, du sphinx. Notre sphinge a certes perdu ses ailes et son corps est davantage celui d’une panthère que d’un lion ! Ses attributs antiques ont été remplacés par le visage d’une femme moderne et alors que son aïeule inspirait la crainte, notre sphinge est placide et sereine, quoique sacrément redoutable.

Quelle histoire nous raconte l’artiste ? Car il s’agit bien de cela. Sa fresque nous raconte une histoire. Une histoire vieille comme le monde. La sphinge moderne fait ce que font toutes les sphinges depuis la nuit des temps, elle propose aux passants que nous sommes des énigmes et si nous n’y répondons pas nous encourrons le châtiment suprême, nous serons réduits d’abord à l’état de squelette, un état de passage, avant la crémation et les flammes de l’enfer.

Kazy Usclef modernise et adapte le mythe fondateur d’Œdipe[1]. Et cela avec un humour certain. D’aucuns pourraient penser que la fresque est une plaisanterie, une galéjade dont l’objectif serait de nous faire rire ou sourire d’un squelette humain trop humain et d’une sphinge postmoderne aux cheveux de feu comme les flammes de la damnation éternelle. J’ai une autre approche que je vous propose. La sphinge nous regarde et nous demande à nous passants de résoudre l’énigme…de la fresque. Quelle est sa signification ? Le passant qui ne trouve pas la solution de l’énigme est voué à la mort, en passant par la case squelette. Une mort virtuelle bien sûr car nous sommes dans un récit faussement mythologique. Le badaud qui ne prend ni le temps ni la peine d’interroger l’œuvre peinte et qui est incapable de donner le sens caché par l’artiste est un mort pour la peinture. Celui qui au-delà des apparences ne peut entrer en relation avec la psyché de l’artiste n’a pas accès à l’existence.

L’œuvre est atypique de la production de l’artiste même si des motifs sont présents dans nombre de ses œuvres. Sa fresque est « réservée » à ceux qui regardent, aux happy few qui savent que le street art peut proposer aussi une réflexion sur l’art. Son apparente simplicité formelle développe une interrogation essentielle sur les relations entre l’artiste, l’œuvre et le « regardeur ».


[1] L'énigme du Sphinx est une devinette qui, selon la mythologie grecque, fut soumise par le Sphinx à Œdipe, qui en trouva la solution. Il s'agit de déterminer « quel être, pourvu d'une seule voix, a d'abord quatre jambes le matin, puis deux jambes le midi, et trois jambes le soir ? », la réponse correcte du héros étant « l'Homme », lequel enfant marche à quatre pattes, adulte se tient debout seul et âgé s'appuie sur un bâton. L'énigme est un motif culturel récurrent dans les cultures classique et populaire.

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Photos : Richard Tassart.

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