semaine 39

Déchirures du voile

Edito par Jean Rebuffat, le 04 juin 2021

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Faut-il légiférer sur le port du voile - pardon, sur les signes ostentatoires de sa foi? Photo © Jean-Frédéric Hanssens

Il y a des domaines sensibles dans lesquels les Belges, probablement champions du monde en la matière, n'arrivent pas à imaginer un compromis, peut-être parce que celui-ci, en fait, est inatteignable. L'actuelle dispute du voile en témoigne assez douloureusement. Notons qu'il n'y a pas que la question de principe qui meut les différents camps; il y a aussi les calculs politiques internes et externes, les arrière-pensées électorales et autres chausse-trape du même genre, allant même jusqu'aux délais d'appel dans le système judiciaire. Mais laissons cela de côté.

Jusqu'à quel point le port des signes convictionnels est-il acceptable dans une société à la fois tolérante et laïcisée, où la plupart des citoyens, justement, ne professent plus de religion? Naturellement la question se complique immédiatement parce qu'elle se focalise sur le port du voile islamique qui serait paraît-il imposé aux femmes (la question se discute même parmi les tenants de cette religion et elle a connu des réponses différentes selon les époques; il y a un demi-siècle, on voyait en Afrique du Nord et au Proche-Orient nettement moins de voiles qu'aujourd'hui, par exemple). Bien sûr, le débat ne peut être dirigé contre une seule foi; aussi s'élargit-il consubstantiellement, pour reprendre un terme religieux, aux signes ostentatoires d'autres religions du livre principalement (jusqu'ici, la question d'un moine bouddhiste conducteur de tram à Bruxelles ne s'est pas encore posée). Le consensus actuel est d'accepter tout dans le domaine privé, à domicile et même dans les entreprises, à condition qu'il n'y ait pas de contact avec le public, afin de garantir la neutralité de l'état (ce qu'en France, on appelle la laïcité, d'où d'ailleurs certaines confusions). Il s'appuie sur l'usage, l'habitude, des bribes de législations, une jurisprudence instable mais il n'est pas résolu clairement.

On connaît les arguments principaux pour ou contre. Certains touchent au paradoxe – mais le monde est volontiers paradoxal: mieux vaut, pour la conquête de sa liberté, une femme voilée qui travaille, même si le voile est un signe de soumission à un monde sexiste dont on ne veut plus.

Mais faire confiance à l'avenir quand le présent se rétracte et est ressenti comme menaçant n'est pas si facile. Parier sur le fait qu'il va arriver en Europe occidentale à l'islam ce qui est arrivé aux religions judéo-chrétiennes, à savoir une désaffection massive, n'est ni insensé ni prouvé. Le problème est qu'une certaine radicalisation entraîne évidemment une méfiance très compréhensible, et ceci, bien plus largement qu'au-delà du rejet du terrorisme (lequel est aussi écarté par une part très majoritaire des musulmans). Il est assez pénible d'entendre l'Occident être accusé d'être en croisade quand la croix est ressentie comme un symbole d'une oppression dépassée tout simplement parce que ce n'est pas juste.

Bref de très vieux réflexes historiques et actuels se mêlent, s'entrechoquent et entrent dans une spirale qui n'augure rien de bon. Elle pousse aux opinions tranchées. Pourtant, le problème ne peut pas être résolu à la façon du j'aime automatique des réseaux sociaux...

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