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En collaboration avec les Presses Universitaires de Bruxelles

Ancien combattant (I) - Moi, officier soviétique

Emois et moi par Jean Rebuffat, le 30 mars 2018

La serviette (1), la chapka (2) et le Zénith (3). Quel rapport? Lisez et vous saurez. Photo © Jean Rebuffat

Le 22 mars 1968, mai commença. Je ne parle pas de la météo mais de l'histoire, celle que j'ai toujours du mal à affubler d'une majuscule qui la sacralise. L'histoire, c'est en fait la vie de l'humanité, donc des gens de chair et d'os, en ce moi compris. Donc je me suis décidé à vous raconter quelques épisodes de l'histoire avec un grand H qui se sont entremêlés avec ma propre vie. Nous serine-t-on assez que le devoir de mémoire est important! Eh bien voici la mienne tant qu'elle fonctionne encore. Au risque de passer pour un ancien combattant, mais j'assume le risque: c'est bien connu, les vieux radotent.

Donc premier épisode aujourd'hui (il y en aura d'autres au gré de ma fantaisie, il reste en moi quelque chose de l'esprit de mai) – et il n'a qu'un rapport indirect avec mai 68, attaquer sous un angle inattendu, disait le général Giap, étant une leçon de Napoléon.

Car écrire sur mai 68, ce n'est pas que proclamer la nostalgie de mes vingt ans; ce fut avant tout une obligation professionnelle. En mai 1978 (dix ans), en mai 1988 (vingt ans), en mai 1993 (vingt-cinq ans), en mai 1998 (trente ans), devinez sur qui, en tout ou en partie, est retombé le devoir de commémoration dans les colonnes du Soir? Eh bien oui, sur votre serviteur, étudiant en chimie et en journalisme dans la deuxième moitié des années 60 et journaliste dans ledit journal depuis la fin de ces années-là. Un coup à vous dégoûter d'avoir été contestataire, je vous le dis, cet abonnement aux souvenirs obligés. Un calcul élémentaire m'avait laissé comprendre que j'allais échapper au jubilé, puisque j'aurai dépassé l'âge de la retraite. Eh bien nous y voilà et c'est ce qui m'a décidé à formuler ces souvenirs. En réalité j'ai même échappé au quarantième anniversaire, étant parti du Soir peu avant, mais pour le quinzième anniversaire de la chute du mur de Berlin, en 2004, j'ai bien dû faire un détour spatio-temporel via Prague et Paris et l'an 1968. J'ai raconté dans le Soir en ligne, dont j'étais alors le chef vénéré, comment je n'avais pas fait la photo qui aurait fait le tour du monde. Car 68 ne fut pas que l'année de la révolution étudiante; ce fut aussi la tragédie tchécoslovaque, avec les chars russes investissant un pays frère qui avait eu la mauvaise idée de restaurer la liberté d'expression. La première gueule de bois post-mai 68... Rancunier, je m'étais juré de ne pas mettre un pied en Tchécoslovaquie tant que les camarades soviétiques y seraient. J'ai tenu cet engagement jusqu'à la Noël 1989, date à laquelle en compagnie de mon amoureuse d'alors et d'un couple d'amis, nous sommes partis direction Prague via Bamberg, où la clôture du chœur nous intéressait. Sur les routes, plus nous nous approchions de la frontière, plus nous croisions des Trabant venues de RDA et des Skoda immatriculées en Tchécoslovaquie (les mêmes Skoda que sur les routes de France lors de l'été 68). Nous avons logé à Karlovy Vary, dans un hôtel miteux très Europe de l'Est d'alors. L'effervescence d'avant la frontière était tombée. Karlsbad était morne, Carlsbad était morte. C'était joyeux comme l'enterrement d'un suicidé dans une famille de dépressifs. Il y a prescription, je peux bien l'avouer: j'ai piqué une serviette dans la chambre de cet hôtel tant elle était moche et rêche. Près de trente ans après, elle existe encore, s'avérant plus solide que le mur de Berlin qui venait de craquer. Bel objet, non? (1)

Mais je m'égare, comme disait saint Lazare. Le lendemain matin, départ vers Prague. Et là, une autre ambiance, je vous le dis! Des gens heureux partout dans la rue, qui vous arrêtent pour crier vive la liberté en vous entendant parler français, qui trinquent spontanément avec nous et qui, encore vaguement incrédules, se demandent si c'est un rêve...

Un seul ennui: il n'y a de chambres libres nulle part. Les hôtels sont pleins. Je hèle un chauffeur de taxi et je lui dis qu'il y a un billet de 20$ pour lui s'il me trouve deux chambres. Il me dit de suivre sa Lada et après trois ou quatre tentatives aussi vaines que les miennes, il s'arrête devant un botel, lequel n'avait pas encore fermé ses volets, et ce sera dans des cabines minuscules mais sympathiques que nous passerons sur la Vltava ces quelques jours (ou plutôt, ces quelques courtes nuits couronnées par de somptueux petits déjeuners). Eh oui, magie du dollar, nous étions encore dans un pays communiste où le change officiel était dix fois plus désavantageux que celui de la rue... Les vieux réflexes restaient. Lecteur du brave soldat Chvéik, je voulus aller déjeuner dans la taverne bien réelle où ce personnage fictif avait ses habitudes. Le restaurant était vide. Je réclamai une table pour quatre. Ce n'était pas possible: vu l'affluence, il fallait avoir réservé. Ainsi, toutes ces tables étaient réservées? Oui, fit gravement le loufiat. Il ajouta: mais si vous voulez réserver? Je voulais. Pour le soir? Il allait voir si c'était possible. Il ouvrit un énorme livre en cuir où étaient notées les réservations. Ah oui, ce soir, c'était possible. Pour quatre. Très bien. Je jetai un rapide coup d’œil sur le livre: pour le déjeuner, il n'y avait aucune réservation notée. Et le soir, à peine le quart des tables étaient occupées... Belle leçon de chvéikisme, comme quoi cette doctrine de jouer les imbéciles avec un zèle constant et ce foutage de gueule permanent avaient traversé plusieurs régimes, la domination austro-hongroise, la première démocratie, le régime communiste après le coup de Prague de 1948, le régime de Dubcek en 1968 et celui de Husak ensuite.

Il faisait froid. Heureusement, il était facile de se réchauffer au grog fabriqué bien évidemment avec un délicieux rhum cubain très généreusement servi. Le communisme étant comme chacun sait soluble dans l'alcool, la moindre dose de rhum, de vodka ou d'autres délices de l'Est était de 5 cl et vendue à un prix qui même au change officiel poussait à la consommation.

Oui, nous étions toujours dans un pays de l'Est mais tout fonctionnait encore selon les anciennes règles alors que le système s'effondrait. En montant vers le château, ayant appris par la rumeur que Vaclav Havel allait être ce jour-là élu président de la République, nous sommes passés devant l'ambassade de Roumanie. Le trottoir était constellé de bougies et de slogans difficiles à traduire. J'ai cependant compris que Ceaucescu à son tour avait sauté. Et même, apparemment, qu'il était mort. Le drapeau roumain était troué en son centre d'un cercle abolissant les symboles du régime honni. Eh oui, à cette époque reculée, le monde n'était pas encore un village global où tout se savait instantanément partout et où tout le monde se promenait avec en poche un téléphone connecté... Les journaux papiers mettaient quelques jours à franchir les frontières et donc, on ne savait pas et il était difficile de savoir. Aujourd'hui, si je veux recouper une date, je n'ai qu'à tapoter mon clavier et le tour est joué. C'était donc le 29 décembre 1989, et à ma vive surprise d'aujourd'hui, je me rends compte que cela faisait déjà quatre jours que les Ceaucescu avaient été exécutés. Mais quand on vit un événement historique – la fin de la Révolution de velours – c'est tellement prenant qu'on absorbe tout ce qui se passe et qu'on remet le reste à plus tard.

La veille, Alexander Dubcek avait été élu président de l'Assemblée fédérale (faut-il rappeler que les Tchèques et les Slovaques formaient un seul état?). Mais Dubcek, que j'eus le plaisir d'interviewer au culot un peu plus tard, le 13 août 1990, était un ancien dirigeant, la figure de proue du Printemps de Prague; Havel était un dissident souvent embastillé, et à peine libéré, pas un communiste comme Dubcek, fût-il par la suite humilié et très surveillé. Ce en quoi l'effondrement du communisme européen et mai 68 ont quelque chose de commun, c'est que le pouvoir ne croyait plus en lui. Ce n'est qu'à la fin de sa vie (il est mort en 1992 des suites d'un accident de voiture) qu'Alexander Dubcek cessa d'être communiste et présida le parti social-démocrate slovaque.

Mais donc, en ce 29 décembre 1989, mes compagnons et moi grimpons vers le château. Nous ne sommes pas seuls: il doit y avoir dans la cour du château (cette cour a la dimension d'une ville médiévale) plusieurs dizaines, voire centaines de milliers de personnes (j'ai lu 300.000 quelque part). Je prends des photos. La foule porte son regard sur une fenêtre et scande le nom de Vaclav Havel. Mon appareil est un petit Canon bien sympathique et j'y ai disposé un film noir et blanc Ilford de 400 ASA: trente-six poses officielles, souvent deux de plus surtout que l'amorce ne mange pas grand-chose dans cet appareil. Ah mais flûte, justement, plus moyen de charger, je suis arrivé au bout. Pas de panique, j'ai un autre film en poche, le temps de rembobiner et... Et à cet instant, la porte-fenêtre s'ouvre, Vaclav Havel apparaît au balcon, salue la foule qui crie «Merci, merci!» en tchèque et rentre aussitôt, à l'instant précis où je glisse l'amorce du film neuf dans l'appareil.

Voilà comment j'ai raté une photo que personne n'a jamais prise. L'instant n'a été fixé sur nulle pellicule. J'ai espéré quelques minutes que le nouveau président allait sortir à nouveau, mais non; mon doigt est resté crispé sur le déclencheur.

Ces années-là, j'avais repris à l'ULB des études d'histoire. Une mise au placard, en 1987, m'avait laissé des loisirs. Elle n'avait pas duré longtemps mais j'avais persévéré dans ces études parce qu'elles étaient passionnantes. Il me suffisait de prendre congé pour passer les examens, je n'allais qu'aux séminaires où la présence était obligatoire. En février 1991, avec le Cercle d'histoire, je suis retourné à Prague avec des profs et des étudiants. J'ai acheté dans une solderie une chapka de l'Armée rouge (2) et un appareil de photo Zénith (3) que j'ai toujours et qui ne coûtaient presque rien. Je me suis promené dans Prague et comme il faisait froid, j'ai placé la chapka sur ma tête et j'ai continué la promenade avec mon nouvel appareil en bandoulière.

Le lendemain, un étudiant m'amena un journal sur la première page duquel on distinguait une grande photo dont un membre du personnel de notre hôtel nous donna la traduction: «Dernières emplettes pour un officier russe. Le retrait des dernières forces armées russes étant imminent, un officier de l'Armée rouge déambule dans les rues de la capitale afin de fixer sur la pellicule les souvenirs qu'il veut en emporter».

Cet officier, c'était moi.

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