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En collaboration avec les Presses Universitaires de Bruxelles

Ancien combattant (III) - Paris d'où partit Dany

Emois et moi par Jean Rebuffat, le 25 mai 2018

Rien ne sera plus jamais comme avant. Photo © Jean Rebuffat

J'écris ces lignes au moment même où voici cinquante ans s'ouvraient les négociations qui allaient aboutir aux accords dits de Grenelle. Paris s'apprêtait à doucher la chimère de la convergence des luttes au prix d'une hausse d'un tiers du Smic et de 10% de tous les salaires. Et en tapant ces quelques mots sur mon ordinateur, je me dis deux choses: de telles hausses doivent paraître strictement inimaginables aux jeunes d'aujourd'hui, d'abord, et ensuite, un lest pareil si vite jeté, même si le Grand Soir était annoncé, ferait stopper toute révolution dans le quart d'heure.

J'aime être à Paris en mai. On peut appeler ça de la nostalgie. Cinquante ans... Les boulevards ne sont plus pavés et sentent moins le tuyau d'échappement et le gaz lacrymogène. Enfin, les boulevards... Si la France était à l'arrêt, les lieux où les barricades s'érigeaient se cantonnaient au Quartier latin. Un peu plus loin les parcs étaient bondés exactement comme ces derniers jours. Il faisait beau la plupart du temps.

Cinquante ans... C'est l'heure des commémorations. À la bibliothèque François Mitterrand se tient une expo traitant des icônes de mai 68. Le catalogue est passionnant.

Il traite du photojournalisme (je le prêterai à Jean-Frédéric Hanssens) et des photos qu'on ne voit pas parce qu'on ne les a jamais prises. Contrairement à la légende, mai n'a pas été bon enfant. Certes il n'y eut pas de mort mais cela a castagné réellement. On préfère revoir les jolies photos amusantes, comme celle qui orne la couverture du catalogue ou celle où l'on voit Daniel Cohn-Bendit sourire goguenard à un CRS casqué. Le même Dany, qui n'est plus le Rouge, a fait une longue carrière politique en Allemagne, en France et en Europe, bête de scène et héros médiatique. Depuis François Hollande, il a même reçu la nationalité française (qui ne se souvient de l'avis d'expulsion du rouquin désigné par le ministre de l'Intérieur comme «ce juif allemand»?). Le voici qui s'est invité devant la caméra de son vieux pote Romain Goupil pour se promener à travers l'Hexagone cinquante ans après, confortablement installé dans une voiture coûteuse. Il s'agit de dresser un portrait intimiste et pointilliste de la France de 2018, paraît-il. Même Emmanuel Macron, que les deux hommes tutoient, y est convoqué. Je regarde le film, vautré, glissant peu à peu vers la position couchée dans un canapé confortable devant une télévision panoramique d'un appartement parisien de 2018. Le soleil se couche. Je pense à un dessin de Wolinski, l'une des victimes de Charlie Hebdo: deux amoureux au bord d'une falaise, contemplant le crépuscule en s'écriant que rien ne sera plus jamais comme avant. Et me vient l'impression désagréable que c'est surtout lui, Dany, qui a envie de parler de lui, et je pense que c'est sans doute aussi mon cas, puisque je le fais. Un doute immense m'envahit, et je me dis à quoi bon? Rien ne sera plus jamais comme avant...

Cinquante ans! Je vais donc garder pour moi toutes ces approximations journalistiques, ces grands discours, ces interprétations savantes. La vie palpite. La vie continue. Exactement comme mai 68 a continué. Je referme cette parenthèse parisienne et je vous parlerai des effets retards de mai 68 une autre fois. Je pars me promener aux Buttes-Chaumont, l'appareil photo en bandoulière.

(à suivre)

Si vous désirez relire toute la série (ce n'est pas bien long), voici les liens :

Moi, officier soviétique

La Révolution d'un seul côté de l'avenue

 

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