semaine 42

Impressions anglaises face au Brexit

Emois et moi par Jean Rebuffat, le 28 septembre 2019

Tous ces journaux ont le même format et malgré leurs sensibilités différentes la même opinion: on n'y comprend rien. Photos © Jean Rebuffat

Ainsi donc, devant moi, à la gare Saint-Pancrace, le panneau publicitaire me propose d'aller à Bruxelles ou à Paris pour 29 livres.

Mais je viens d'arriver à Londres, c'est un peu tôt pour rentrer. Dans l’Eurostar, les plaisanteries fusaient entre passagers : n'oubliez de partir avant le Brexit, fixé théoriquement au 31 octobre. Soit bientôt, soit le temps file, Mrs Smith ! Dans la gare, pourtant, tout le monde s'affaire dans sa vie quotidienne sans se préoccuper plus que ça de cette perspective, Brexiters comme Remainers.

Dans la capitale, pourtant, globalement, le Brexit, on est plutôt contre ; mais il y règne comme un aigre parfum de résignation. Le feuilleton fatigue. Advienne que pourra. On s’informe, cependant. Et quels que soient les reproches à l’encontre du nouveau Premier ministre qui a été auparavant maire de Londres, on garde de la fierté nationale et on n’apprécie pas le camouflet infligé à Boris Johnson par Xavier Bettel. À Luxembourg, chahuté par des manifestants, Boris Johnson a refusé de participer à une conférence de presse conjointe que Xavier Bettel a tenue seul, en éreintant l’absent. La presse sérieuse parle d’embuscade et la presse populaire compare le Premier ministre luxembourgeois à un nain représentant un grand duché d’opérette. Sans trop observer que ce qu’il dit, même un peu emphatiquement (et un peu maladroitement), c’est ce que les 27 pays qui restent dans l’Union pensent : Johnson ne négocie rien du tout. Mais ne posez pas trop la question à l’homme de la rue son pronostic sur la suite des événements. Il n’en sait rien, lui non plus, il ne parie sur rien, tout est possible ou plutôt rien n’est impossible. De rebondissement en manœuvre, de déclaration fracassante en arrière-pensée politique, à cinq bonnes semaines de la date fatidique, le Brexit est devenu un vaisseau fou sans gouvernail. Un nouveau report ? De nouvelles élections ? Le capitaine Johnson, à peine nommé, fait mine de savoir le cap ; il est bien le seul. Il a contre lui rien moins que la Chambre des communes et la Cour suprême. De nouvelles négociations ? Il dit que cela progresse ; il est bien le seul. Selon Jonathan Coe, cet écrivain si finement observateur des mœurs anglaises, le Brexit est devenu une fin en soi, un but ultime ; peu importe la manière, peu importent les conséquences, il faut qu’il ait lieu. La raison semble avoir quitté l’île qui veut larguer les amarres continentales. Ah, si on avait su… Mais pour savoir, il aurait mieux valu poser la question après ce fameux accord en demandant aux Britanniques ce qu’ils préféraient, ça ou rester… On ne refait pas l’histoire. La tragédie est enclenchée, plus rien ne peut plus l’arrêter, tant pis.

Les Britanniques ont-ils conscience de ce que durant les vingt dernières années, ils se sont mis à ressembler aux continentaux ? Les supermarchés se distinguent peu de ceux de Bruxelles qui n’est qu’à 29 livres d’ici. Le poids s’affiche en grammes ; souvenir des anciennes unités, la tranche de bœuf préemballée pèse 227 grammes. Je me souviens d’un reportage au début de ma carrière qui était tombé au moment où la livre avait été décimalisée. Fini la livre qui valait 20 shillings valant eux-mêmes chacun 12 pence et la guinée qui valait 21 shillings ! Du jour au lendemain, les affichettes des prix avaient été modifiées et nulle trace des anciennes unités n’était plus visible, étrange contraste avec l’indéracinable attachement français aux anciens francs qui finirent centimes… Où est l’âme anglaise proclamée éternelle ? Elle est comme les autres, elle s’adapte. Tout change. La campagne est sèche et à l’hôtel, il n’y a même plus de Bible des Gédéons dans la table de nuit.

Pourtant, le lendemain, à Ashford, important marché au bétail (environ cinq mille éleveurs y vendent leurs animaux aux enchères), un éleveur que j’interroge m’assure que s’il a voté en faveur du Brexit, c’est parce qu’il estimait que l’Union européenne outrepassait son rôle de marché commun et se mêlait en fait du mode de vie britannique. Mais bien sûr qu’il faut le garder, ce marché commun, et vivement un accord ! Mais… quel accord ? Et là soudain retour aux premières impressions : mon interlocuteur n’en a pas la moindre idée. Ce qui va se passer, et quand ? Même réponse. Et s’il n’y a pas d’accord, si le Brexit a lieu le 31 octobre en version no deal ? « In any case, we will survive », conclut-il, fataliste.

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