semaine 16
Portrait de Boris Almayer
Les yeux ouverts

Et une, et deux … et trois expositions à Bruxelles

Le 06 février 2019

On peut considérer que le dessin plutôt académique de Ernest Pignon Ernest (Nice 1942) n’est, en définitive, qu’un des outils qui ont servi son œuvre. Au même titre que les pérégrinations qu’il effectua, sa vie durant, dans les ruelles oubliées des Subures italiennes ou que ses recherches livresques d’images de l’histoire culturelle qui l’occupent depuis toujours.

Car, ne l’oublions pas, la sombre beauté que propose Ernest Pignon E. , réside dans la confrontation inattendue que ses œuvres provoquent au hasard d’une promenade au cœur de la ville. Et, le réalisme frappant des visages de Rimbaud, des vierges du Caravage ou de l’œil cinglant de P.P. Pasolini forme aussitôt un questionnement qui accompagne ou ponctue l’humble déambulation des passants que nous sommes.

Sans doute est-il impossible de ressentir à nouveau ce choc étrange au musée, fût-il le très urbain Botanique.

Ernest Pignon E. le dit lui-même : il n’a rien à voir avec le Street art qui, si souvent, se pose et s’impose sans choix particulier de lieu quant il n’est pas réduit uniquement à la dégradation pure et simple (au fond, l’animal pisse aussi pour marquer son territoire). Ne chargeons toutefois pas un domaine de la peinture qui, aujourd’hui, a trouvé ses maîtres légitimes auprès de ceux qui ont su jouer d’intelligence à la fois dans leur anonymat et dans la pertinence de leurs images. Subversion oblige !

Si Ernest Pignon Ernest est un poète troublant, on peut juste regretter que le trouble qui naît d’une rencontre inopinée avec son œuvre au coin d’une ruelle, puisse difficilement se retrouver dans la scénographie plus convenue d’un musée.

Le Botanique, en sa galerie, accueillait aussi, jusque fin janvier, les œuvres du plus jeune Michael Matthys et l’on peut comprendre que l’on ait tenté la rencontre des deux artistes, tant leurs démarches semblent purement axées sur le dessin.  Sauf que …

La manière si l’on peut dire, de Matthys, n’évite pas non plus un certain académisme du dessin, même si celui-ci se pare parfois d’un barbouillage de bon aloi, qui peut faire croire à une fougue picturale profondément ressentie. On se souvient de sa lecture de Conrad et des dessins monumentaux qu’il en fit avec une force lyrique réelle mais qui, hélas, n’évite pas toujours une sorte d’enfermement illustratif. Le Cœur des ténèbres de l’écrivain anglais contient une telle violence d’images qu’il était vain, voire dangereux d’en risquer la transposition.

Derrière la facture, la « vision » reste, hélas, conventionnelle et ces personnages au nez rouges nous rappellent tristement,et bien malgré lui sans doute, les guignolesques figures du plus mauvais des peintres français :Bernard Buffet.

Le sang de bœuf, que Matthys collectait aux abattoirs afin de peindre (La Ville rouge 2007), dit bien la morbide confusion à la faveur de laquelle, peut-être, risquera d’être oubliée une fonction essentielle de l’art qui consiste à suggérer encore et toujours ce qui naît, vit et grandit. A l’instar de la tarte à la crème Confucéenne du sage qui montre la lune, utiliser la mort n’est pas la dire ou l’évoquer, au risque de ne regarder que le doigt.

Ce trio d’expositions qui, toutes trois, ont le mérite d’assumer un goût réaffirmé aujourd’hui pour la figuration, trouvera son épanouissement véritable dans la belle exposition « Imagine your Life » Duos-Véronique Poppe et Christian Rolet à la galerie Marie-Ange Boucher.

Nous connaissons le principe des œuvres à quatre mains depuis longtemps et la démarche a souvent consisté en rencontres/confrontations, où les deux artistes mettent en scène leurs particularismes, ramenant presque toujours la couverture à soi, afin que l’on n’oublie pas de les reconnaître.

Depuis quelques années,Christian Rolet et sa compagne VéroniquePoppe, travaillent ensemble à une œuvre large et identifiée très vite à l’aune d’une figuration à la fois narrative et libre d’une richesse exceptionnelle.

Leurs compositions font naître, avec une force rare, des amorces d’histoires. Et chacune prend peu à peu la densité d’un roman au sein duquel des images du passé ou d’aujourd’hui, des êtres proches ou inconnus, figés souvent par la photographie mais ranimés par une sorte de scénographie, apparaissent dans la multitude des évènements de la vie.

Proust, qui, souvenons-nous, réinventa le cinéma en regardant par la fenêtre du wagon du train, qui s’engage dans la courbe infinie du paysage, résonne ici de manière lumineuse, tant le mouvement perpétuel du vivant traverse les dessins, les peintures…

Etrangement, si la mélancolie fait quelques apparitions, comme une tendre connivence, l’on retient surtout cette énergie de la prégnance du passé, la fulgurance du souvenir ou encore l’acceptation,étonnamment sereine, de ce qui ré-émerge en nous. L’exposition est importante en nombre d’œuvres, et pourtant, pas une redite, pas une redondance ; le voyage est long et lent, comme le plaisir d’ouvrir un livre déjà lu, déjà aimé, et y retrouver à nouveau tous les mystères de la représentation.

Boris Almayer


Ernest Pignon ErnestLe Botanique ,rue Royale 236 1210 Bruxelles - jusqu’au 10 février

Michael Matthys – Un long fleuve tranquille - Galerie du Botanique - jusqu’au 27 janvier

Véronique Poppe & Christian RoletGalerie Marie-Ange Boucher, avenue du Grand Forestier 5, 1170 Watermael-Boitsfort - jusqu’au 17 mars.

Image: 

Christian Rolet et Véronique Pope à la Galerie Marie Ange Boucher,Matthys,arts,peinture,

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