semaine 47

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En collaboration avec les Presses Universitaires de Bruxelles

Portrait de Thierry Robberecht
Allo, allo, quelle nouvelle

L'assassin

Le 10 septembre 2017

Ce genre de nouvelle tombe toujours au plus mauvais moment. Le matin même où Vincent doit rencontrer un gros client pour finaliser une énorme vente, un médecin lui annonce que sa mère a fait un grave malaise dans la nuit. Elle est aux soins intensifs. - Elle a demandé à vous voir, dit le médecin. Chambre 241. Vincent roule déjà vers son rendez-vous quand il apprend la nouvelle. - Merde, merde ! Pourquoi aujourd’hui ? Pourquoi ce matin ? Ce contrat, il ne peut pas le rater ! Il hésite. Sa mère ou le client ? Finalement, il choisit se de comporter en bon fils et d’aller voir sa mère. Dix minutes, pas plus. Dans le couloir des soins intensifs, il pose des questions aux infirmières sur l’état de sa mère. Il est important d’être vu, important que tout le monde sache qu’il est passé la voir. Les nouvelles sont mauvaises mais les infirmières sourient. Elles sont entrainées pour. Vincent insiste pour rencontrer le médecin qui l’a appelé ce matin. Il veut absolument le voir. Pas pour écouter son diagnostic mais pour lui montrer qu’il est  venu voir sa mère, pour le convaincre qu’il est un bon fils. Quand il pénètre dans sa chambre, c’est le choc. Il n’imaginait pas qu’un jour elle serait si vieille, si pâle, si décharnée. Des câbles la relient à une machine qui donne des informations incompréhensibles Sa bouche édentée est grande ouverte comme s’il ne restait plus rien à respirer. En face du lit, une horloge poursuit sa route. Il s’approche du lit. Elle l’observe. C’est une bonne chose. Elle pourra dire à tout le monde qu’il est venu la voir. Il pose les questions d’un bon fils à sa mère malade. Il avait toujours voulu être un bon fils mais n’avait jamais vraiment réussi à décrocher ce rôle. - Tu as mal ? - Les infirmières sont gentilles avec toi ? Elle répond que les infirmières sont gentilles et qu’elle ne souffre pas. Il observe discrètement l’horloge mais elle surprend son regard : « Tu ne vas pas t’en aller, hein ? » - Non, non. Il avait prévu de rester dix minutes mais sept minutes se sont déjà écoulées Elle le regarde avec une intensité qu’il ne lui connait pas. Il a l’impression d’être devenu son dernier lien avec la vie, la dernière amarre. Peut-être qu’elle l’aime, finalement, son unique enfant. - Tu ne vas pas t’en aller, hein ? demande- t-elle encore. Sa voix est faible, à peine audible, plus qu’un léger souffle. Il comprend que c’est la fin. - Non, non. Huit minutes, à présent. Il attend le bon moment pour s’en aller. L’entrée d’une infirmière ou d’un médecin. Un évènement qui lui permettrait de se lever et de quitter la chambre. Il ne dit plus rien à présent. Il a épuisé toutes les questions du bon fils en pareilles circonstances et ne trouve plus rien à ajouter. Neuf minutes. Elle semble s’être assoupie mais soudain, elle rouvre des yeux pleins de terreur et le regarde, paniquée : « Vincent, tu ne vas pas t’en aller, hein ? » - Non, non, répond-il. Elle est rassurée et referme les yeux. Dix minutes. Cette fois, elle dort, c’est sûr. Il se lève sans bruit et quitte la chambre à pas de loup sans se retourner. Il traverse à toute vitesse les couloirs de l’hôpital jusqu’au parking. Avant de démarrer, il ouvre son coffre pour vérifier que son cartable et ses bons de commande sont bien là. Il démarre. Il ne sera pas trop en retard, finalement. Son client ne lui fait aucun reproche mais Vincent tient à lui expliquer qu’il a trois minutes de retard parce que sa mère a fait un malaise cette nuit et qu’il est passé la voir à l’hôpital. - C’est tout naturel, répond le client. Vincent en profite pour sortir le bon de commande de son cartable. Habituellement, ce client lui achète 25 tonnes métriques de « Rudor », un insecticide très puissant qui sera bientôt interdit sur le marché européen parce que les enquêtes ont révélé une hausse des cancers dans les régions où le »Rudor » est utilisé. Vincent est au courant pour les cancers mais il faut bien vivre. Le client sait que l’insecticide qu’il achète à Vincent et qu’il revend aux agriculteurs sera bientôt interdit par la Commission européenne. C’est le moment pour Vincent d’abattre sa dernière carte : « Vu les circonstances, je vous propose d’en prendre 100 tonnes métriques cette fois. Ainsi, vous serez certain de ne pas en manquer. Il est sur le point d’ajouter que le surplus, le client pourra toujours le revendre au noir mais ce n’est pas nécessaire, il a compris. - Bonne idée, répond le client en signant le bon de commande. 100 tonnes métriques ! Vincent ne peut s’empêcher de sourire. Son patron va être aux anges ! Au moment où Vincent remet son cartable dans le coffre de la voiture, il a l’impression qu’il est beaucoup plus volumineux. Cent tonnes métriques, ce n’est pas rien. De sa voiture, il téléphone à son patron pour lui annoncer la nouvelle et entendre ses félicitations. Finalement, cette journée est excellente. Boosté par son insolente réussite, Vincent se sent plus fort que jamais. Il se sent même capable de se rendre à nouveau à l’hôpital et de se comporter en bon fils. Il dira à sa mère qu’il est déjà passé la voir ce matin et qu’entretemps, il a réussi la vente du siècle. En plus d’être un bon fils, il est le meilleur vendeur au monde ! Aux soins intensifs, les sourires des infirmières ont disparu. - Votre Maman est décédée peu après votre départ, je suis désolée. Vincent est sur le point de demander à l’infirmière si sa mère est morte parce qu’il l’a abandonnée mais c’est inutile, il connait la réponse.

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