semaine 50
Portrait de Thierry Robberecht
Allo, allo, quelle nouvelle

La Magicienne

Le 20 octobre 2018

Il ne s’est rien passé puisque personne n’en parle. Ni la télévision, ni la radio ni la presse. La presse, je ne la reçois pas et la radio, je ne sais pas, parce qu’aux heures pile, au moment des informations, la réception est si mauvaise que les paroles du journaliste sont mangées par des grésillements. Le dernier recours pour m’informer, est d’écouter les paroles des gens à l’arrêt du bus, devant chez moi. Derrière le soupirail, dans ma cave, je tends l’oreille. Ca discute ferme de la météo, il fait trop chaud pour la saison, et de la hausse du coût de la vie, l’électricité coûte si cher, mais à propos de ce qui aurait pu se passer de grave, rien. Pourtant, depuis lundi, mon corps subit des transformations importantes. La chair a quitté les os de mon visage pour faire place au squelette de mon crâne. Dans le miroir de la salle de bain, s’affichent l'os du menton, du nez, du front, les orbites de mes yeux et j’aperçois toutes mes dents à cause de la disparition de mes joues. C’est répugnant. Quand je m’observe dans le miroir, je suis pris de nausée et de vomissement. Mon squelette ne se cache plus, il s'impose. Je suis bien conscient que je ne peux pas sortir en rue avec cette tête-là sans provoquer un dégoût, une panique et une fuite généralisée ou peut-être même de l’agressivité. Les gens sont si bizarres. Impossible de sortir avec cette tête de monstre. Je prends donc la décision de rester planqué dans ma cave, à l’abri.

Ca fait combien de temps que ma gueule a commencé à se modifier ? Aucune idée. J’aurais dû tracer un trait sur le miroir chaque fois que j’observe ma gueule ravagée dans la salle de bain mais je ne l’ai pas fait et j’ignore quel jour on est, ni quelle semaine et même quel mois. Pas grave. Je peux tracer un trait chaque fois que la nuit tombe et un autre quand le soleil se lève. Assis contre le mur, j’attends la nuit, la seule certitude qui me restera. Elle vient. Et le matin aussi. Je peux compter sur eux. Soudain, on sonne à la porte. La sonnerie ressemble à un cri inquiet. Une fois, deux fois, trois cris qui me terrorisent. Je reste assis contre le mur sans bouger, sans respirer. Faire croire qu’il n’y a personne d’humain dans cette cave. Personne. Il n’y a personne. Ne descendez pas, n’ouvrez pas la porte. Il n’y a rien à voir, rien. Avec le soir qui tombe le silence s’installe mais je reste sur mes gardes de longues heures. On pourrait sonner à nouveau.  La nuit revient et, je respire. En général, la nuit, personne ne sonne à la porte des gens. Quatre nuits et quatre matins déjà. Je ne suis plus certain de rien sauf que la nuit descend dans ma cave jusqu'au matin. Les certitudes me rassurent un peu. Le cinquième matin je ressens l’envie de revoir ma mère. Maman est une magicienne, elle a toujours réglé mes problèmes à coups de baguettes magiques, toujours guéri mes maladies, même les plus bizarres avec des philtres dont elle est la seule à connaître le secret. En elle j’ai confiance, elle saura quoi faire pour ma gueule dévorée.  Elle a toujours trouvé une solution à tous mes problèmes. Depuis ma naissance, elle m’a toujours sauvé du désastre. Peut-être même qu’elle m’aimera comme je suis. Avant d’être un monstre, j’étais son fils. Le bus qui s’arrête devant ma cave me conduira directement chez elle. Avant de sortir, je prends la précaution de recouvrir ma gueule d’une taie d’oreiller dans laquelle j’ai percé trois trous. Deux pour regarder et un pour la bouche. Dans le bus, tous les visages, celui du chauffeur et des passagers, sont recouverts. D’un bonnet, d’une écharpe ou d’un simple morceau de carton troués au niveau des yeux et du nez. Des passagers dissimulent leur visage sous leur veste. Dans le bus, personne ne parle de ce qui s’est passé. Curieusement, découvrir que la maladie qui me ronge s’est attaquée à d’autres citoyens ne me rassure pas. Je croyais naïvement que j’étais la seule victime de ce mal étrange et que les autres humains, des scientifiques ou des médecins pourraient me sauver mais ce n’est pas le cas. Toute la ville est touchée, la planète entière peut-être, et personne ne sera capable de me guérir. Sauf  Maman qui trouve toujours une solution à mes problèmes et qui annihilera le mal qui me ronge. Le bus stoppe justement devant chez elle. Je descends et je me dirige vers la porte de la maison de ma mère dont j’ai conservé une clef. J’entre. Elle n’est pas au salon et, pas non plus à la cuisine. Je parcours toute la maison à sa recherche jusqu’à ce que je découvre  de la lumière sous la porte de la cave. Evidemment ! C’est là qu’elle se trouve. Une magicienne ne vit pas au même niveau que le commun des mortels. Elle travaille en secret, dans sa cave, en sécurité comme toujours. Je frappe à la porte de la cave. Pas de réponse

Je frappe à nouveau et je dis : « C’est moi, Maman ! »

Pas de réponse.  Un court instant, je me dis qu’il n’y a personne. Pourtant, l’idée de reprendre le bus pour traverser la ville et retourner dans ma cave est insupportable. N’importe qui pourrait croire qu’il n’y a personne mais je ne suis pas n’importe qui. Je suis son fils et je sais qu’elle est là en train de préparer ses potions et ses philtres. Elle est la seule qui peut me venir en aide comme elle l’a toujours fait. Je tourne le bouton de la porte qui s’ouvre en silence

- Dans la cave, assis contre un mur se trouve quelqu’un dont le visage est recouvert du masque de Blanche Neige dans le film de Walt Disney. En m’apercevant, Blanche Neige ouvre les bras pour m’accueillir. Deux humérus et deux radius, une kyrielle de carpes et de métacarpes tentent de s’emparer de mon corps dans un cliquetis épouvantable.

Image: 
© Serge Goldwicht

Commentaires

Portrait de Nicole Tribehou
C'est la Méta"mort"phose in versée. Et élargie à tous les humains! Bravo ! Du coup, j'ai faim de la suite. Merci THIERRY et SERGE!
Portrait de Serge Goldwicht
Merci de lire et de voir
Portrait de Jacqueline
Quand le moral n'est pas au beau fixe, arrivent les sauriens et les zombies squelettiques. Maman au secours !

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