semaine 03
Portrait de Bernard Dutrieux
Chroniques du Sénégal

Au pays de la littérature

Le 01 janvier 2022

Je viens de refermer un livre magnifique.

« La plus secrète mémoire des hommes »[1] de Mohamed Mbougar Sarr, Prix Goncourt 2021, est un roman encensé par la critique et le public. J'ai lu pour ma part ces derniers jours une œuvre qui me laisse une grande émotion. Que je l’ai découverte ici, à Dakar, au plus près de quelques-uns des lieux dans lesquels elle nous emmène et que je connais un peu y est sans doute pour quelque chose : les quartiers de Dakar, la Médina, Liberté 6, ou encore les pistes ensablées du pays sérère, les rives du Saloum.

Mais surtout parce que Mohamed Mbougar Sarr offre au lecteur une langue extraordinaire, tant dans les mots choisis que dans les genres littéraires. Il en change alégrement, enraciné dans sa culture d’origine mais sans que jamais cela ne le bride et ne l’enferme dans une appartenance à ce qui serait une littérature marginale de l’espace africain. C’est un livre universel dans la francophonie revendiquant l’appartenance totale à notre langue commune.

Dans le rapport tumultueux entre le pays colonisateur et ses anciennes « possessions » africaines, un des thèmes traités dans le livre, Mohamed Mbougar Sarr – sénégalais selon son passeport - revendique d’appartenir à un pays : celui de la littérature ; pays de la rencontre, du partage, de l’enrichissement mutuel, et surtout du rêve, de la créativité qui fait que les hommes sont les Hommes et que tout est ainsi encore possible. Car c’est bien l’écriture qui est au centre du livre. Dans une double mise en abîme, le livre conte l’enquête quasi policière d’un écrivain africain, sénégalais, sur un autre écrivain, également sénégalais. Ce dernier est l’auteur d’un livre unique écrit en 1938, porté aux nues, et puis détruit par la critique, parfois raciste et mensongère, pour une accusation de plagiat[2]. Restons-en là quant à l’histoire. Comme l’écrit lui-même l’auteur, sans qu’il ne parle de son œuvre, un grand livre ne se raconte pas. Il faut le lire.

Sachez toutefois que ce récit est tour à tour plein d’humour, de gravité, charnel, sensuel, érudit. Nous sommes entrainés de Paris à Amsterdam, de Buenos-Aires à Dakar. Je me suis plongé dans ce voyage avec ravissement parce que Mohamed Mbougar Sarr nous parle d’humanité, d’amour, de poésie, des femmes, de sexe, du racisme, d’antisémitisme, de guerre, de magie animiste blanche et noire, de réalité sociale et donc aussi du fait d’écrire et de créer. C’est une forme d’épopée qui traverse le 20ème siècle et les temps présents.

Je pourrais choisir cent citations tant il y a des passages admirables. Je reprendrai celle-ci :

« Cet avertissement nous disait à nous écrivains africains : inventez votre propre tradition, fondez votre histoire littéraire, découvrez vos propres formes, éprouvez-les dans vos espaces, fécondez votre imaginaire profond, ayez une terre à vous, car il n’y a que là que vous existerez pour vous, mais aussi pour les autres ».

C’est là sans doute une des conditions – accepter les pluriels et nourrir les particularismes – pour que comme le réclamait Aimé Césaire, l’universel puisse être dans l’horizontalité (et donc non pas pensé verticalement depuis l’Europe), vouloir un humanisme à la mesure du monde et de toutes ses cultures.

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Avant le livre de Mohamed Mbougar Sarr, j’ai lu le très beau roman de Ken Bugul « La mort et la folie »[3]. Elle nous l’avait dédicacé en 2014, lors d’une rencontre amicale à Bruxelles. Et voilà que sept années plus tard, je l’ai sorti de la bibliothèque et l’ai mis dans ma valise. J’avoue avoir des livres en retard pour les trente années qui viennent !

Ken Bugul est une femme extraordinaire, qui nous a raconté la première partie de sa vie dans ses premiers livres, et singulièrement dans « Le baobab fou ». Elle y décrit notamment son passage par Bruxelles ou elle était venue poursuivre ses études, sa vie amoureuse, la désorientation culturelle qui provoquera une descente aux enfers dont elle se sortira fort heureusement.

« La Folie et la Mort » raconte un pays imaginaire du Continent (l’Afrique). Il est dirigé par le Timonier. Il adopte un décret qui déclare qu’il faut tuer tous les fous qui raisonnent (les opposants !) et tous les fous qui ne raisonnent pas ! C’est un récit sans concession, dur, sombre, quasi crépusculaire, qui appelle à ce que l’Afrique meure pour pouvoir renaître dans ce que Ken Bugul appelle le sacré des origines. Car il n’est ici et maintenant d’autre choix que la mort ou la folie. Elle y dénonce la corruption, l’ethnicisation, les scories du colonialisme, la violence sexuelle, les abus de pouvoir en tout genre singulièrement de la police, des institutions psychiatriques, …

Je me suis attaché à ses personnages, notamment ses héroïnes, Mom Dioum et Fatou Ngouye, mangées par la grande ville et la folie des hommes qui y perdent sens et mesure. Tuées par l’acculturation, des choix de développement catastrophiques et la prédation de quelques-uns.

Ken Bugul, dans un style très personnel, lance aussi un appel à la Liberté, singulièrement la liberté des femmes et le respect qui leur est dû.

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Pour clore ce propos plus que segmentaire sur la littérature au Sénégal, voici quelques mots à propos du Président-Poète.

Ce mercredi 29 décembre nous avons visité le Musée Senghor. Il s’agit en fait de sa maison, qu’il avait achetée à Dakar, à l’aide d’un emprunt personnel. Il le fit dans les années 70, quelques années avant qu’il ne quitte sa fonction politique en 1980. On ne peut pas dire que ce musée soit particulièrement didactique. Il s’agit simplement de découvrir en quel lieu l’homme et sa famille ont vécu dans la dernière partie de son existence (il est mort en décembre 2001, il y a donc 20 ans). Ce fut une visite très émouvante considérant ce que Senghor représente dans l’histoire de son pays, des Arts, des artistes et bien évidemment de la littérature.

Ce qui frappe, pour ce grand homme, c’est la relative simplicité du lieu, de son mobilier. Sur son bureau plutôt modeste, on peut voir trois dictionnaires et une grammaire Grevisse. Nous voici à une époque où, un homme tout de même de pouvoir, pouvait se contenter d’un lieu certes confortable, mais sobre, sans faste, où il vivait et recevait en audience privée. Cela nous change évidemment de quelques prédateurs qui ont mis leur pays en coupe réglée, comme c’est régulièrement le cas en RDC par exemple.

Léopold Sedar Senghor a quitté le pouvoir sans qu’il ne faille l’en chasser et bien avant de passer de vie à trépas. Il fut une première exception dans l’espace africain. Il a ainsi placé son pays dans une voie démocratique, ou les élections sont effectives et ou l’alternance s’avère un gage d’un gouvernement qui se préoccupe de l’intérêt public sous peine de rendre des comptes. C’était aussi une époque élégante, ou le verbe était choisi et ou l’insulte ne tenait pas lieu d’argument politique.

Il est aujourd’hui parfois critiqué sur ses orientations en matière de francophonie. Je laisserai aux sénégalais le soin d’en débattre. On pourrait d’ailleurs écouter à ce sujet le point de vue de Mohamed Mbougar Sarr ou encore de notre ami Boubacar Boris Diop qui prennent des chemins que je ne qualifierai pas de divergents, mais de parallèles.

Revenons à notre poète chantre de la négritude. Voici quelques vers que j’entends de temps à autre à la maison[4].


Femme nue, femme noire
Vêtue de ta couleur qui est vie, de ta forme qui est beauté
J'ai grandi à ton ombre; la douceur de tes mains bandait mes yeux
Et voilà qu'au cœur de l’Été et de Midi,
Je te découvre, Terre promise, du haut d'un haut col calciné
Et ta beauté me foudroie en plein cœur, comme l'éclair d'un aigle

« Femme noire », Chants d'ombre, 1945, Léopold Sédar Senghor

 

[1] Editions Philippe Rey/Jimsaan

[2] Voyons ici la référence voulue à l’écrivain malien Yambo Ouologuem, prix Renaudot en 1968, pour un livre intitulé « le devoir de violence », livre encensé puis accusé de plagiat, sans doute injustement.

[3] Editions Présence Africaine, 2000.

[4] N’hésitez pas à écouter le texte mis en musique par notre ami Meissa : https://www.youtube.com/watch?v=MJeiOcBJglc

 

Image: 

La maison de Léopold Sedar Senghor à Dakar. Photo © Bernard Dutrieux

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