semaine 33

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En collaboration avec les Presses Universitaires de Bruxelles

Portrait de Thierry Robberecht
Allo, allo, quelle nouvelle par Thierry Robberecht

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08 avril 2017

L'homme d'à côté

Sa vie de compromis débuta dès sa naissance. Il se sentait si bien dans le ventre de sa mère qu’il avait décidé d’y rester toujours. Hélas, une vilaine césarienne le débusqua de son cocon tout chaud. Après ce séisme, il comprit qu’il n’était pas le plus fort et accepta tout ce qu’on lui voulait. Sourire, dormir, manger et faire de gros rototos. On le félicita. Plus tard, il aurait aimé qu’on lui lise des histoires de loups, la nuit, dans les forêts sombres mais ses parents craignaient que les loups l’empêchent de dormir. Alors, on lui raconta tous les soirs des histoires de moutons, tellement ennuyeuses qu’il s’endormait tout de suite. Les parents ont toujours raison. A l’école, pour se faire des copains, il accepta de jouer au football alors qu’il aurait préféré chanter des chansons d’amour avec les filles. Les études qu’il désirait entreprendre le mèneraient au chômage, c’est certain. Il en choisit d’autres qui ne l’intéressaient pas avec lesquelles il décrocha immédiatement un travail ennuyeux. Au bureau, il accepta les dossiers les plus délicats, commencer tôt et finir tard de peur de perdre son travail. Il se maria avec une femme qui n’acceptait de faire l’amour que le premier jour du mois. Malgré sa frustration, il passa toute sa vie avec elle parce qu’il craignait que la solitude couche avec lui tous les jours de la semaine. Ses patrons l’envoyèrent à la retraite sans lui demander son avis et il vieillit sans s’en rendre compte. On pourrait penser que cette histoire est triste mais elle ne l’est pas parce que ce n’est pas lui qui mourut le 21 septembre 2041 à quatre-vingt et un an. Ce n’est pas lui non plus qu’on enterra par une froide matinée d’automne. D’autant qu’il avait demandé à être incinéré.

Image: 

Il n'est pas mort le 21 septembre 2041. Photo © Jean Rebuffat

06 avril 2017

…Et Donald Trump devint l’homme le plus haï de la Terre !

 

La campagne présidentielle américaine avait commencé pour le fils de milliardaire, milliardaire lui-même,  comme une campagne de pub. En battant les estrades, quitte à être électoralement battu, son nom qui est sa marque serait connue dans tous les Etats d’Amérique et du monde. Finançant sa campagne sur ses deniers, en dehors des partis traditionnels, les énormités, les mensonges, les « promesses qui n’engagent que ceux qui les écoutent », firent glousser d’aise les états-majors des Républicains et des Démocrates. Après tout, autant rire des délires d’un bateleur qui n’avait aucune chance de s’installer dans le bureau ovale ! Les Républicains rirent moins au fil du temps quand ils comprirent que seul Donald Trump pourrait faire gagner leur camp. Ils le choisirent, non sans amertume, comme leur champion. Sanders était pour Hillary Clinton le seul obstacle à son élection. Les Démocrates, à la rupture,  préférèrent la continuité. Jusqu’au jour du vote personne ne crut qu’un xénophobe voulant chasser 13 millions de travailleurs étrangers, un milliardaire voulant démanteler l’omabacare, un sexiste, un homophobe, un zozo qui disait que le réchauffement climatique était un bobard …bref, un homme qui disait n’importe quoi ait une chance de l’emporter.

Le résultat de l’élection fut pondéré par beaucoup au nom du réalisme en politique. On pensa que la prise du pouvoir justifie tous les excès de langage mais que l’exercice du pouvoir « normaliserait » le discours et les actes. Moins de 3 mois après l’investiture, ceux qui n’avaient rien vu venir, se trompèrent de nouveau. Donald Trump signe des décrets à tour de bras pour faire ce qu’il a dit. Last but not least, Sa conseillère inventa les « faits alternatifs » et la post-vérité, des chercheurs cachent leurs études de peur que l’exécutif ne les détruise…et Trump continue de mentir (fausse information de l’attentat en Suède perpétré par des djihadistes, Hillary Clinton organisatrice d’un réseau pédophile dans une pizzéria etc.)

En quelques mois, le Président de la plus grande puissance économique du monde, championne du « monde libre », est devenu l’homme le plus détesté de la Terre. Plus personne ne rit. La peur, la colère, la haine ont remplacé le sourire amusé. La résistance s’organise, aux Etats-Unis et ailleurs. Les artistes sont en première ligne et les street artists également.

J’ai déjà évoqué dans un billet la campagne menée par Shepard Fairey. Un coup d’œil sur les autres initiatives est riche d’enseignements. Donald Trump est, dans de nombreux pays, peint en clown. Le clown est partout l’auguste et jamais le clown blanc. C’est le personnage grotesque de l’idiot, du naïf, du simplet, du benêt. Il est traditionnellement opposé au clown blanc qui est son exact contraire. Dans l’imaginaire américain, un auguste intelligent est redoutable, comme le Joker, l’adversaire de Batman, rusé et machiavélique. Grimé en auguste, il incarne le Mal.

De nombreuses fresques sont en fait des caricatures. Les traits marquants sont exagérés à l’excès : le but est de faire rire, comme les clowns. Ces représentations sont « classiques ». Rire des Puissants n’est guère récent et les deux procédés trouvent leur origine dans l’Antiquité.

Les artistes convoquent pour se moquer de  Trump l’iconographie des bandes-dessinées ; le personnage démoniaque du Joker de DC Comics mais aussi celui de Captain America, super héros de Marvel, qui grâce à des superpouvoirs défend, seul, l’Amérique.

Reprenant les codes graphiques de la célèbre affiche d’Obama réalisée par  Shepard Fairey, Trump est représenté comme l’anti-Obama, celui qui appuiera sur le bouton pour déclencher la 3ème guerre mondiale. Cette peur est alimentée par son rapprochement avec Taïwan et sa relation avec la Corée du Nord. Le spectre de la guerre nucléaire hante encore les imaginaires et les renversements d’alliances du Président américain le réactivent.

Utilisant le même procédé (l’inversion des codes de l’affiche d’Obama), une fresque fustige la manie de Trump d’utiliser Twitter. Le graphisme dépasse le jeu de mot en comparant explicitement Trump à Hitler. Cette comparaison a été très utilisée d’abord de façon allusive (des croix ressemblant à des svastikas par exemple) et ensuite de manière plus brutale ; Trump affublé d’une petite moustache est associé à des symboles nazis. Le glissement d’Hitler au Diable est récurrent. Hitler est depuis 1933, pour beaucoup, en quelque sorte, une déclinaison historicisée  du Diable. Il incarne les Forces du Mal. Son image est universellement connue et la référence est immédiatement saisie. Plus classiquement, les cornes symbolisent Belzébuth, figure chrétienne du Démon.

 

En résumé, les street artists dans les pays dans lesquels existe la liberté d’expression ont utilisé trois procédés sans se concerter : la moquerie, faire peur, comparer aux figures symboliques du mal absolu.

 Les street artists ne sont pas des artistes « hors sol » : ils sont informés comme les autres citoyens par les mêmes médias et réagissent par le même discours. Un « discours iconographique » qui cristallisera certes des « clichés » de Trump mais qui, politiquement, aura peu d’impact sur l’opinion. Donald Trump n’a que mépris pour l’opinion, du moins pour ceux qui ne pensent pas comme lui. Il exècre ceux qui contribuent à sa formation, la presse et plus globalement, les médias. La vérité comme l ‘eau sur les plumes du canard (duck in English, comme Donald) glisse sur ses partisans sans entamer leurs convictions. Les idées simplistes ont le vent en poupe. Ce même vent qui souffle sur les démocraties occidentales.

 L’Art a ses limites ; il n’est pas inutile d’en cerner quelques-unes : la démagogie et le populisme en sont deux…de taille !

 

 

 

 

 

Image: 

Fresque (Barcelone)

Fresque (Shoreditch)

Jisbar (à la manière d'Andy Warhol)

Ramstecko (Mexico)

Collectif Bushwick (Miami)

Nek ( Captain America)

Utilisation des codes de la bande-dessinée américaine (DC Comics, Marvel...)

Les couleurs de l'affiche de Shepard Fairey, parallélisme de la composition, de la cervelle malade s'élève le champignon caractéristique de la bombe atomique.

Karen Fiorito (Phoenix). Les symboles du Président fusionnent le signe du dollar et évoquent (par l'opposition de couleurs -noir et rouge) les bannières qui encadraient Hitler lors des cérémonies nazies.

Une quasi fusion entre les traits de Trump et ceux d'Hitler.

Pegasus (Royaume-Uni)

03 avril 2017

Le pays du sourire

&

Image: 

On chante le pays du sourire
Sur un quai de la Mystic River
Un bébé nu est trouvé enfoui
Dans une poubelle de la douane
Il hurle donc il vit
Tout sourire, le public assis
Sur ses chaises électriques
Costumés en chinois d’un siècle révolu
Des hommes défilent en sifflant
Ils agitent leurs soies safran
Les femmes suivent
Elles trottent à petits bonds
Battent en cadence des gongs criards
Sourire aux pays des sourires
Chinatown se marre
Des hommes grenouilles sortent du fleuve
Des voitures découpées au chalumeau
Des joyaux taillés surgissent de l’eau sombre
Une poupée gonflée au sein crevé
Au volant du squelette d’une Chevrolet
Sourire en coin des évangélistes du coin
Tous publics coincés
Le pays du sourire fait un tabac
Dans la patrie
Des avocats qui ne fument plus
Des cercueils couverts d’étoiles
Du soda épicé de larmes des familles
On applaudit si fort le pays du sourire
Sur la berge de la Mystic River
Que ça réchauffe la soupe populaire

Mexicouille ok
Claro ok
Clara ok
Cara ok
Ok

Les clochards allongés sur du carton
Boivent l’alcool fourré dans des sacs en papier
Ils sont enjambés par des japonais
Montés sur échasses
Ils rapent d’une voix claire
Le bonheur d’une aube lumineuse
Les tambourins des geishas
Imitent la douceur de la rosée
Tout sourire le maire de la ville
Applaudit violemment pour couvrir
Les sonneries électroniques
De ses gardes du corps
Un couple s’embrasse avec violence
Et s’éloigne enlacé
Comme le cow-boy du film, son flingue et son cheval
Le mot fin est
Une ombre à la recherche d’une vie

02 avril 2017

"Une campagne de boules puantes"

Jeudi 23 mars

 Lors de la grande émission politique de France 2, Fillon joue son va-tout, accusant concurremment François Hollande d’entretenir un cabinet noir. En plein direct, l’Élysée s’indigne et dément. Le candidat déclare s’inspirer d‘un livre qui l’affirme, ouvrage à paraître incessamment sous la plume notamment de deux journalistes du Canard enchaîné. En plein direct, l’un des auteurs dément. Fillon, qui aime s’inspirer du général de Gaulle, aurait-il oublié que celui-ci se refusait à mener « une campagne de boules puantes » ?

                                                           *

 Sur le fronton d’un des bâtiments du Kremlin, on trouve encore sculptée la devise de Catherine II : J’achève ce que je commence. Cette affirmation toute personnelle conviendrait bien aux deux autres grandes Catherine, Deneuve et Frot, enfin réunies dans Sage femme, le film de Martin Provost. Le duo fonctionne bien, même si on ne les sens pas complices. Mais bon, peu importe, elles font leur métier en vraies professionnelles et elles le font bien. Provost a trouvé un autre centre d’intérêt pour son film : les accouchements, ce qui procure quelques belles scènes dont on se demande pourquoi aucun cinéaste n’y avait encore pensé. Il n’y a pourtant pas de plus sublime façon de célébrer la vie. Olivier Gourmet se trouve souvent à l’affiche ces temps-ci. Toujours avec bonheur. Merci aux frères Dardenne.

Vendredi 24 mars

 Un Argentin donne une leçon aux 27 chefs d’État européens avant qu’à Rome, demain, ils ne commémorent le 60e anniversaire de leur Traité fondateur. « Entendez-vous ! » « Progressez ! » « Relevez les défis de l’avenir ! » Ne sont-ils pas gênés, ces puissants, d’entendre le pape les sermonner poliment ? Abomination de la désolation clame-t-on dans l’Église…

                                                           *

 Il n’y aura jamais trop de films pour dénoncer la condition de la femme musulmane. Noces, celui de Stephan Streker, est donc utile. Ce drame de la vie ordinaire n’a pas dû coûter très cher à la réalisation. Il est pourtant annoncé en production quadripartite, belgo – luxembourgo – franco – pakistanaise. Pakistanaise ? Le Pakistan aurait donc financé cette charge contre sa tradition cultuelle ?...

Samedi 25 mars

 Si Donald Trump observait un peu la vieille Europe en méditant son histoire plutôt que de la mépriser (mais ce serait là demander l’impossible…), il saurait que l’on ne revient pas sur les acquis sociaux en un tournemain. Il a ainsi cru supprimer ce que l’on nomme l’Obamacare, une politique de santé publique à l’intention particulière des plus défavorisés, comme il l’avait annoncé en campagne dans les toutes premières mesures de son programme. Il renonce, par manque de majorité à la Chambre, pourtant composée surtout de députés républicains. Caramba ! Encore raté !, pense-t-on, tant le président des Etats-Unis aurait pu tellement inspirer Hergé…

                                                       *

  Á l’occasion du 60e anniversaire du Traité de Rome, les 27 réunis à Rome adoptent une Déclaration pour une Union sûre, sécurisée, prospère, compétitive, durable, socialement responsable et ayant la volonté et la capacité de jouer un rôle de premier plan dans le monde. Ce texte paraissant de circonstance ne l’est point. Au contraire : il permettra de faire avancer l’Europe au rythme de chacun. Cette progression à plusieurs vitesses (à géométrie variable) était, depuis les attentats, le vote des Britanniques pour le Brexit, l’élection de Trump et les flux migratoires considérables, une mesure que François Hollande jugeait indispensable et dont il poursuivit inlassablement sa concrétisation, se donnant l’anniversaire présent comme balise d’aboutissement, avec bien entendu l’assentiment d’Angela Merkel. Á peine la cérémonie achevée, François Hollande se précipita sur le parvis ensoleillé du Capitole pour confier ses sentiments aux micros. On le sent heureux du résultat sans qu’en vérité, prudent, il ne laisse paraître le moindre rictus de satisfaction. Il disserte néanmoins sur le thème : « Nous serons plus forts ensemble… » en évoquant l’enjeu de l’élection présidentielle française.

                                                           *

 De Rome, François Hollande s’est empressé de faire un saut à Mont-de-Marsan où, dans la bien-nommée Salle François-Mitterrand, devant trois mille personnes, il prononça un discours d’hommage à Henri Emmanuelli, défunt,  à côté de son cercueil. « Henri Emmanuelli pourfendait les pères-la-rigueur qui, on le sait aujourd’hui, ne sont pas toujours des parangons de la vertu. » Et pan ! Une petite allusion au passage à Fillon. Le défunt sourit dans son cercueil…

                                                           *

 Il n’est pas si loin le temps où l’on instaura une éducation aux médias. Désormais, la post-vérité s’imposant, il faudra enseigner le principe de ne pas prendre toute information comme argent comptant. Ni content.

Dimanche 26 mars

 Hier, à l’occasion de l’anniversaire du Traité de Rome, des centaines de milliers de Britanniques ont manifesté devant le Parlement contre le Brexit. Mais il est probable que ce rassemblement spectaculaire ne serve à rien. Dans trois jours, les modalités du divorce vont débuter.

                                                           *

 Des milliers de Russes ont aussi manifesté à Moscou contre la corruption. Plus de 700 d’entre eux – dont l’organisateur – ont été arrêtés. Il est vrai qu’ils s’étaient hasardés à tenter de pénétrer dans l’enceinte de Kremlin. Cette semaine, Marine Le Pen a eu l’honneur d’être reçue par Vladimir Poutine. Plutôt que de recevoir des conseils en plus de son soutien, c’est peut-être elle qui lui en a donnés, notamment sur la manière de réprimer une manifestation…

                                                           *

 Au Journal de 20 heures de France 2, un petit exercice de documentation journalistique à propos de l’expression Vote utile. Dommage que l’une des pensées qu’affectionnait le sinologue Simon Leys ne fut point mentionnée. Elle est du philosophe taoïste Zhuang Zi (IIIe siècle avant J-C.) : « Tous les gens comprennent l’utilité de ce qui est utile, mais ils ne peuvent pas comprendre l’utilité de l’inutile. »

Lundi 27 mars

 Six grosses pointures du parti LR saisissent le procureur et sollicitent une enquête pour vérifier les allégations quant au rôle éventuel que François Hollande aurait joué pour décrédibiliser Fillon. Comme si Fillon ne parvenait pas à se décrédibiliser tout seul…  On a compris que la manœuvre est destinée à enfumer le débat. Pauvre droite ! Si, comme ce ne fut jamais le cas, elle était absente du second tour, ses déchirements spectaculaires offriraient un spectacle dantesque. Car dans ce registre-là aussi, elle est bien supérieure au Parti socialiste qui, pourtant, de Rennes à Reims, a déjà bien nourri les ragots des chaumières et les papotages de comptoirs !

                                                           *

 Au Figaro, Julien Dray les met tous d’accord : « Nous avons eu le président le plus vertueux » constate-t-il. Pas faux. Et d’ajouter, tout sourire : « S’il y avait un cabinet noir à l’Élysée, Hollande aurait été candidat. » Pas faux non plus.

                                                           *

 Alexandre Vialatte aimait évoquer le dicton qui prétend que le temps perdu se rattrape toujours et il se demandait ce qu’il advenait du temps qui n’était pas perdu…

Mardi 28 mars

 Franz-Olivier Giesbert, sans doute l’observateur le plus expérimenté de la politique française avec Alain Duhamel, prévient : « Personne ne peut prétendre aujourd’hui que Fillon est éliminé ». Il a hélas ! raison. Une ou deux visites dans les enquêtes du Figaro parmi ses lecteurs le démontrent à dessein. FOG précise aussi que l’on regrettera François Hollande, « et vite si c’est Fillon ou Le Pen ». Bien vu également.

                                                           *

 Moonlight. Il n’y a pas d’unité de temps dans ce film de Barry Jenkins. Il faut deviner. L’exercice est d’autant plus essentiel à la compréhension que l’on suit les personnages principaux sur plusieurs décennies. Ces ruptures, plus que des raccourcis, sont éloquentes, tout comme les silences lourds qui rendent l’histoire accablante et rogue. Il est des vies qui se perdent en chemin. Il est aussi des vies qui semblent perdues d’avance.

Mercredi 29 mars

 Éric Fottorino a eu l’excellente idée de confier une rubrique de sa gazette hebdomadaire  Le 1  à Louis Chevallier qui, en rapport avec le sujet traité, propose un poème souvent peu connu, en lui attribuant un commentaire de son cru. Cette semaine, remarquablement illustré par le photographe Christian Carez, le journal se pose la question : La Gauche peut-elle espérer ? Chevallier propose un poème d’Ernesto Cardenal, prêtre, poète marxiste devenu ministre de la Culture du gouvernement sandiniste, suspendu publiquement en 1983 par Jean-Paul II. Son commentaire commence ainsi : « Au catholique François Fillon, on aimerait rappeler la parole de Christ : ‘ Vous ne pouvez servir Dieu et l’argent.’ Sans être certain que les révélations récentes bouleverseront les chrétiens. Quand reprendront-ils en masse les chemins de la gauche ? »

                                                           *

 « Agir selon sa pensée est la chose la plus difficile au monde » professait Goethe. Combien de gens ne devraient-ils pas méditer cette affirmation. Tous ces Belges, par exemple, de plus en plus nombreux à se doter d’une résidence secondaire dans la belle République voisine, et qui s’épanchent si aisément à en dire du mal, de la France et plus encore des Français…

Jeudi 30 mars

 Les pronostics vont bon train à Washington. Trump va-t-il réussir à signer un décret qui sera en application plutôt que d’être rejeté soit par la Justice, soit à l’initiative du Parlement ?

                                                           *

 Sans Vladimir Poutine, Bachar al-Assad n’est plus rien. Mais sans le président iranien Hassan Rohani, il n’est plus rien non plus. Il faut donc que Poutine et Rohani se parlent et qu’ils s’entendent pour savoir ce qu’ils comptent faire de Bachar. Pour l’heure, pas de problème, ils le soutiennent. Comme la corde soutient le pendu.

                                                           *

 Comme lors de chaque consultation électorale, l’Europe est le bouc émissaire du monde rural. On attend toujours qu’un candidat ait le courage d’expliquer aux agriculteurs français que sans l’Europe, leur situation serait pire encore !

                                                          *

 Un clin d’œil à Henri Bartholomeeusen : en ces temps de Brexit, il n’est pas conseillé de filer à l’anglaise.

                                                           *

 Un autre à Jean-François Kahn : non seulement Victor Hugo savait dire « merde », mais il savait en plus la louer. « … Ami ! Il est, dit-on, un art en toute chose  /  Aussi bien à chier qu’à cultiver les roses… »

Vendredi 31 mars

 Les origines du canular que l’on adresse à la famille ou aux amis sous l’expression « Poisson d’avril » sont multiples, nébuleuses et variées. Mais toutes les tentatives d’explications remontent au Moyen Âge et même à l’Antiquité. Voici la tradition plusieurs fois séculaire mise à mal cette année. En effet, conscients de l’importance que prennent les fausses informations qui alimentent la post-vérité, les journaux norvégiens et suédois ont signalé à leurs lecteurs qu’ils renonceraient demain à publier des sujets dans la tradition de « poisson d’avril ».

 Autrement dit, si nous n’y prenons garde, nous vivrons toute l’année dans le « Poisson d’avril »
 Voilà une lucidité qui marque un vrai virage dans l’art d’informer. Il y a fort à parier que cette initiative scandinave sera bientôt appliquée partout tant les fake news semblent se propager sans limites. (Oui, les fake news, car une fois de plus, l’anglicisme est occupé à supplanter l’expression française « fausses informations »  - pourtant très claire et très explicite -, y compris dans certains pays francophones …)

 

02 avril 2017

La tête du lapin

Tante Jeanne rendait visite à la grand-mère une fois par an environ. Elle n’était la tante de personne mais c’était son nom. Elle était une amie de la grand-mère à l’époque où celle-ci habitait Anvers. Ensemble, elles parlaient le patois anversois mais revenaient au français devant les enfants. Il lui manquait une jambe à Tante Jeanne, perdue on ne sait où ni comment et il manquait un père aux enfants. Dans la famille, tout le monde sait où, pourquoi et comment le père a disparu sauf sa progéniture. Quand les enfants demandent, on ne leur répond pas. A Molenbeek, on aime les secrets. Tante Jeanne arrivait en taxi et montait les quelques marches du hall d’entrée appuyée sur ses deux cannes. Avec sa crinière grise et son grand corps, elle ressemblait à un cheval à trois pattes. Sa joue est froide, son regard bienveillant. Le jour où Tante Jeanne vient lui rendre visite, la grand-mère cuisine du lapin car son amie aime en sucer les os de la tête. Les enfants qui cherchent à comprendre les règles des adultes en concluent qu’avec une jambe en moins, il faut toujours sucer la tête du lapin. Les enfants mangent leur repas en silence. Sur l’assiette de Tante Jeanne, en face d’eux, de l’autre côté de la table, la tête du lapin n’a plus d’yeux mais les regarde. A la fin du repas, ils peuvent jouer. Enfin ! Pendant que Tante Jeanne termine sa tête de lapin, le jeu des enfants consiste à ramper sous la table pour tenter de découvrir le secret de la jambe qui manque : A la place de la jambe, y’a quoi ? Un grand trou noir ? Une jambe de bébé ? Un morceau de chair ? Une explication ? Quoi ? Vive et intelligente, Tante Jeanne n’est pas dupe du jeu des enfants mais ne réagit pas. Elle ne semble pas choquée d’être transformée en attraction douteuse. Peut-être que si elle le pouvait, elle ferait pareil : Ramper sous la table à la recherche de sa jambe perdue, ce qu’il en reste. A quoi çà ressemble, le manque ? Sous la table, à cause de la nappe tendue qui déborde largement et de la longue jupe de Tante Jeanne, les enfants sont plongés dans le noir total et ne voient rien. Ni l’absence de jambe, ni leur père disparu et pas de réponse aux questions qu’ils se posent. Rien d’autre que les ténèbres Aucun secret n’apparait jamais sous la table. Il faut chercher encore.

30 mars 2017

Rétro et le rétrograffitism, mur Karcher, mars 2017.

J’ai rencontré l’artiste, Rétro, à deux reprises, à deux jours d’intervalle, alors qu’il peignait le « petit » mur du square Karcher (c’est Rétro qui qualifie ainsi ce mur de 40 mètres de long, ayant la particularité d’avoir 1 mètre de hauteur d’un côté et plus de 2,5 mètres à l’autre bout !). Le terme « rencontre » est sans doute exagéré. Après m’être poliment présenté, Rétro m’a expliqué que les discussions avec les dames Michu du quartier, le retardaient dans son travail qui avait pris du retard et que seules les visites de ses amis ne le dérangeaient pas car il continuait de peindre. Bien que mes capacités de compréhension aient été beaucoup réduites par l’âge, je compris qu’il m’accordait deux minutes et 3 questions. Des réponses partielles, je gardais deux informations : la première est que la fresque illustrait un conte, la princesse-grenouille; la seconde que le « concept » était le « rétrograffitism ». Le chat était maigre mais je devais m’en contenter. Brève « rencontre » qui me renvoyait à mes chères études.

Je confesse mon ignorance, j’ignorais tout de ce conte, pourtant fameux. Pour combler cette lacune, je lus le conte et retrouvai tous les personnages de la fresque : le roi, ses trois fils, l’arc et les flèches, la grenouille qui se transforme en fée, la sorcière, le coffre dans lequel est enfermée la mort du magicien, le lapin, l’aigle, les poissons. Bref, tous les « actants » et comme disent les pédants, la situation initiale, l’élément perturbateur, la quête, les adjuvants, les opposants, la fin heureuse et morale. Les différents acteurs du conte sont représentés dans un ordre qui est, dans notre langue, le sens de la lecture, c’est-à-dire de gauche à droite. Les scènes sont liées par le dessin et ne sont pas dans des cases comme les bandes-dessinées. La fresque est une illustration d’un conte populaire.

Elle est comprise comme telle à un certain nombre de conditions : la première est de préalablement connaître le conte, la seconde est de regarder la fresque de gauche à droite. Peinte sur un mur longeant un trottoir, si la première condition est satisfaite, la lecture des images se fait dans un sens (du sud vers le nord). Si vous empruntez le trottoir dans l’autre sens, vous commencez par la fin. Certes,  vous perdez l'ordre de la séquence mais les illustrations en elles-mêmes sont superbes. Ecartons la possibilité d’embrasser d’un seul regard la fresque ; sa longueur et la présence de deux files de voitures garées le long des trottoirs l’excluent.

La fresque peinte à la brosse (seuls les yeux des personnages sont colorés avec une bombe) a été exécutée avec beaucoup de soin : des croquis préparatoires ont été faits par l’artiste, les grandes masses indiquées à la craie sur le mur ainsi qu’une esquisse des sujets. L’ensemble des couleurs renvoient à la palette de Rétro. Le bleu pétrole trouvé par Rétro un peu par hasard est associé au grenat profond, en complémentaire. La succession des plans est  traduite par des nuances de couleurs. Le trait, noir, est dynamique, vivant. Il s’écarte de la fonction de la « ligne claire » : il ne détoure pas seulement les sujets et les motifs, il est utilisé par rendre les ombres et le relief. La belle fresque de la Princesse-grenouille me fait penser à la tapisserie de Bayeux : des scènes brodées racontent une épopée guerrière ; la conquête de l’Angleterre par Guillaume. Fresque et tapisserie sont des récits qui se lisent dans un sens, comme un grand livre. La fresque est de ce point de vue atypique dans le street art. Le plus souvent, les « murs », les fresques, ont les caractères de la peinture de chevalet : ils figent une scène, un portrait, une expression abstraite. Rétro, héritier du graphisme et de l’illustration,  propose une entrée originale ; la fresque est une succession ordonnée des illustrations d’un récit. Les images sont à la fois des repères dans la linéarité du récit et des œuvres en soi (cf. : les portraits des trois frères, du roi, de la princesse etc.)

Venons-en à une étude des formes. Elles surprennent : la ville avec ses bulbes qui renvoient à l’architecture traditionnelle russe, mais aussi la richesse décorative des vêtements de la Princesse-grenouille pour ne prendre que ces deux exemples. C’est maintenant qu’il convient de revenir sur le « concept ». Le rétrograffitism est le pendant (ou le contraire) du rétrofuturisme. Pour nos lecteurs qui, comme moi, ont oublié ( sic) le sens de cette expression, donnons-en la définition : « Le rétrofuturisme est une tendance dans les arts  montrant l'influence des représentations de l'avenir produites jusque dans les années 1970 et 1980. Caractérisé par un mélange de l'imagerie « rétro » avec des styles technologiques futuristes, le rétrofuturisme explore les thèmes de la tension entre passé et futur, et les effets aliénants de l'autonomisation et de la technologie. Il se manifeste notamment dans le monde de la mode, de l'architecture, de la littérature et du cinéma. » Prenons un exemple, il est passionnant et instructif de voir comment dans les années cinquante les Américains imaginaient l’an 2000. A l’inverse, on peut en 2017, imaginer comment vivaient les Américains des années cinquante. Sachant que notre réflexion, nos images, nos représentations du monde,  ne peuvent qu’être au présent, nos imaginaires du futur comme du passé sont « colorées » par notre présent.  Rétro (qui tient son nom de son projet artistique), artiste de street art, du graffiti, décline dans la rue (mais à l’envers !) le rétrofuturisme.

Rétro est un artiste qui porte un projet intéressant à plus d’un titre : il nous donne à voir de belles images, il nous montre son imaginaire du passé. De plus, il synthétise ses talents en proposant des fresques qui sont autant d’illustrations de récits. Il réinjecte de la temporalité dans une œuvre dont il faut noter la maîtrise dans l’exécution, la créativité, la beauté formelle.

Eh, m’sieu Rétro, vous qui avez si peu de temps pour m’écouter, j’voudrais vous dire une chose…vous êtes un artiste et je vous tire mon chapeau et, pourtant, ça caille !

 

Texte du conte:

https://www.google.fr/url?sa=t&rct=j&q=&esrc=s&source=web&cd=2&ved=0ahUKEwjpn4Ho-4DTAhWEPRoKHZSGCF4QFgglMAE&url=http%3A%2F%2Fww2.ac-poitiers.fr%2Fia17-pedagogie%2FIMG%

 

Image: 

La "figure"du roi. Introduction de l'arc et des 3 flèches (le défi)

La sorcière (figure traditionnellement négative, dans le conte actant bénéfique qui s'oppose au magicien, symbole du Mal)

Le coffre, but de la quête (une quête rendue illusoire par la fuite du lapin)

La "figure" de la sorcière".

La Princesse-grenouille.La splendeur de ses bijoux et de ses vêtements(une confluence d'influences)

La "figure" de la Princesse-grenouille.Une certaine idée de la beauté absolue.

Les 3 frères/ les 3 flèches.

Le village qui a des pattes de poules.

L'ourse,les oursons, la louve du récit (adjuvants)

La poursuite par l'aigle du lapin ( résolution d'un obstacle)

L'envol du canard (opposant)

La fuite du canard qui contrarie la réussite de la quête.

Les poissons (adjuvants)

La grenouille présentée sur un plateau à la cour du roi (traduction fidèle du conte)

27 mars 2017

Nuée sur Delphes

Nuée sur Delphes.
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Nuée sur Delphes.

L'averse nous surprend sur la voie sacrée.
Violente et attendue.
Pétros l'avait prophétisée hier en crachant son noyau d'olive. On l'avait payé d'un ouzo et d'un éclat de rire.
Chaque marche brille, usée, glissante. Nos pieds sont de la braise et de nos cerveaux fouettés fusent des questions d'enfants. "Ne verrai-je jamais sur le marbre du trésor les mots gravés par mon oncle ?"
"Quel esprit souffle de ces sculptures criardes qui roulent des muscles mâles ?"
"Que pèse la dévotion de ces messagers des rois qui règlent les dieux comme le charron ses roues ?"
Et voilà ma joue qui heurte la pierre.
Ma chute déséquilibre mon compagnon.
"Ces marches sont de glace", crie-t-il.
Les colonnes inversées sont des index qui pointent les éclairs. Le bruit de l'eau qui dévale les rigoles nous réjouit.
La beauté du lieu déserté nous dit sa vérité : "C'est moi qui suis beau, pas ce qu'on a construit sur moi, pas ceux qui proclament régner sur moi ! Laissez couler la pluie de vos cheveux, respirez calmement les herbes qui boivent, écoutez les nuages qui crèvent, tenez-vous la main. Riez de vous, riez de tout, riez-vous de toute divination, quoique..."
Tout lieu sacré s'ébroue après l'averse et se met à sécher comme un essuie de bain.
(Delphes, 1 juin 2006)

23 mars 2017

Itvan.k.et Lask, le street art acteur des luttes.

Les « marches républicaines » des 10 et 11 janvier 2015, après l’attentat contre la rédaction de Charlie Hebdo, ont été une réponse symbolique aux terroristes. Elles illustrèrent l’unité de la nation. La population massivement manifesta non pas seulement son soutien aux forces de l’ordre mais sa reconnaissance. Renaud, le chanteur anar, confessa qu’à cette occasion « il embrassa un flic ». Cette proximité ne fut qu’une parenthèse qui dura quelques mois et s’étiola. La répression des mêmes forces de l’ordre lors des manifestations de « Nuit debout » ferma, semble-t-il, durablement cette parenthèse. Les smartphones jouèrent dans cette période de grande agitation un rôle inédit : les vidéos réalisées par des lycéens ou des manifestants mises en ligne immédiatement sur Youtube apportèrent des preuves des violences policières  alors que dans le même temps les syndicats de policiers soutenaient leurs « collègues ». D’autres « bavures policières » exacerbèrent les tensions déjà vives entre les Jeunes et la police : Amine Bentoussi tué d’une balle dans le dos par un policier, Lamine Dieng mort dans un fourgon au cours d’une intervention policière, la mort de Babacar tué de 26 balles lors d’un contrôle de police, Zyed, Bouna, Adama et Théo.

 La version des policiers[1] impliqués dans l’interpellation de Théo provoqua la colère des Jeunes : ce fut la goutte qui fit déborder le vase qui débordait depuis de nombreuses années, les Jeunes[2] considérant que la Justice  « couvrait » la police.

Le 19 mars,  une manifestation organisée par des douzaines de familles de victimes de violences policières, par l’association «  Urgence notre police assassine », La Ligue des Droits de l’Homme, les Indigènes de la République, le Mouvement contre le Racisme et pour l’Amitié entre les Peuples, des syndicats, des partis de gauche, a réuni à Paris entre 7000 et 7500 personnes d’après les chiffres de la Préfecture de Police.

C’est dans ce contexte social et politique que j’ai découvert sur le mur de la rue H. Noguères dans le 19ème arrondissement de Paris, la fresque d’Itvan.K., le lendemain de la manifestation.

 Elle est surprenante d’abord par sa surface : elle est longue de plus d’une quinzaine de mètres et haute de plus de 3 mètres. Surprenante aussi pour son « absence de couleurs ». Plus précisément, les personnages et le décor ont été peints en noir se détachant sur un fond blanc et argenté.

Sa composition est quasi symétrique : un portrait d’un jeune garçon Noir montrant deux doigts enflammés partage la scène en deux parties. De part et d’autre du visage, des scènes de violences…pas seulement policières. On voit des jeunes gens sans visage, portant des foulards pour ne pas être identifiés, jeter des cocktails Molotov sur une voiture de police[3], des forces de l’ordre frapper de leurs matraques de jeunes garçons à terre, des images de charges de police.

 Les protagonistes sont identifiés par quelques traits : les jeunes « insoumis » par des foulards et des casques (de moto certainement), les C.R.S. (à moins que cela soit d’autres membres des forces de l’ordre, mais cela n’a pas une grande importance pour le commentaire de la fresque) par des casques, des boucliers, des matraques. Aux jeunes aux visages masqués correspondent les policiers en armes. Au nombre des policiers, à leur équipement, à leurs armes correspondent des jeunes garçons n’ayant que des « armes » de fortune, battus alors qu’ils sont à terre sans protection. Tout cela dans un décor urbain apocalyptique d’immeubles ruinés.

Sans nul doute, cette fresque est un appel à l’insurrection. Le jeune garçon, figure centrale et symbolique, avec ses deux doigts, forme le signe de la victoire. Une victoire par le feu. Les jeunes « insoumis » sont présentés soit comme les héros d’une nouvelle guérilla urbaine (courage, détermination, virilité etc.) soit comme des victimes. Les Forces du Mal sont celles de l’ordre ; elles se battent dans un combat inégal. C’est le côté obscur de la Force ; l’individu n’existe pas, seuls des groupes indifférenciés existent. Les soldats de la Force sont légion : le nombre seul fait leur force.

La forme de la fresque, bien davantage dessinée que peinte, correspond au message : il faut mettre le feu, au sens littéral, provoquer le chaos pour renverser un ordre injuste. La violence légitime le recours à la violence.

L’Art dans cette œuvre est réduit au trait, au noir et blanc. Seules les flammes des doigts sont colorées. Nous reconnaissons sans grande difficulté un discours politique qui est celui des Anarchistes ou des Autonomes, voire des black blocks. Plus profondément, la fresque de Itvan.k. témoigne du fossé qui s’élargit en France entre la police et certaines populations de jeunes gens. La police et la justice, jugée complice, sont délégitimées. Pour certains, le Pacte républicain ne tient plus.

Le street art n’est pas seulement le reflet d’une société, de ses interrogations, de ses difficultés, de ses drames. Il se pose également comme un acteur des luttes.


[1] Les policiers impliqués dans l’intervention soutiennent la thèse que c’est par accident qu’une matraque télescopique pénétra dans l’anus du jeune Théo, le blessant et justifiant une hospitalisation.

[2] L’expression «les Jeunes » renvoie très majoritairement aux jeunes des quartiers populaires et plus précisément, aux jeunes gens de ces quartiers issus de l’immigration.

[3] Le jet de cocktails Molotov par une quinzaine d’individus à l’intérieur d’une voiture occupée par des policiers près de la cité de La Grande Borne à Viry- Chatillon, le 8 octobre 2016, provoqua l’indignation et déclencha de puissants mouvements de revendication des policiers.

 

Image: 

La figure centrale invitant à "mettre le feu".

Une scène de "guerre civile".

La guérilla contre les Forces de l'ordre.

Les charges de la police illustrant le déséquilibre entre les "belligérants".

Un policier frappe de sa matraque un manifestant à terre.

Les "ennemis", violents, agressifs, puissamment "armés".

Des manifestants mettent le feu à une voiture de police.

Affiche faisant référence à "l'affaire Théo", à un mois et demi des élections présidentielles en France.

23 mars 2017

H comme honnête et Hollande

Jeudi 16 mars

 Il n’est pas sûr que celui qui succédera au président de la République déploiera un aussi remarquable talent que le sien pour se livrer à une séance de remise de décorations. On attend autre chose d’un président ? Certes. Mais dans les compliments que François Hollande distille, aussi bien à une savante qu’à un informaticien, à un syndicaliste qu’à un historien, tous réunis au cours de la même séance, on y trouve toujours les traces d’un engagement authentique et de quelques allusions bien placées à l’endroit de celles et ceux qui le narguent ou le combattent. Un art consommé de la part d’une belle personne, honnête et digne.

                                                           *

 Une urgence pour la campagne présidentielle française : qu’elle sorte des communs.

Vendredi 17 mars

 Ce Donald Trump qui reçoit Angela Merkel dans le bureau ovale et qui se refuse à lui serrer la main devant les caméras et les appareils photographiques crépitant : quel rustre !

                                                           *

 Pour Montesquieu, le despotisme s’appuie sur la crainte, la monarchie sur l’honneur et la démocratie sur la vertu. Et pour l’heure, nous vivons une fameuse crise de la vertu !

Samedi 18 mars

 Martin Schulz est vraiment occupé à réveiller la social-démocratie allemande. Son parti, le SPD, vient de le désigner à la présidence avec une formidable unanimité. Le résultat est inédit. Avant la présidence de l’État ? Ce n’est franchement pas impossible. Mais pas avec 100 % des voix quand même…

                                                           *

 Jean-Luc Mélenchon rassemble plus de 100.000 personnes sur la Place de la République au nom de La France insoumise. Dopé par le succès populaire, il égrène les grandes heures de la République en les commentant. Son talent oratoire déploie une grandiloquence spectaculaire en une faconde intarissable. Après avoir rappelé l’anniversaire de la Commune de Paris face à la statue de Marianne, il dénonce « la monarchie présidentielle» et en appelle à la construction d’une VIe République. C’est exaltant et c’est médiatiquement impressionnant. Mais ce n’est pas un pareil exercice qui lui donnera plus d’électeurs pour figurer au second tour. Désormais, l’audiovisuel est maître du jeu. C’est au grand débat de lundi soir que Mélenchon doit briller.

                                                           *

 « Le huitième jour, Dieu créa Paul Claudel. Il avait envie de se foutre du monde. » (Charles Dantzig. Dictionnaire égoïste de la littérature française, éd. Grasset, 2005)

                                                           *

 La France du rugby a battu le Pays de Galles à Paris et figure sur le podium du Tournoi des Nations, de justesse à la troisième place. Du coup, les commentaires deviennent dithyrambiques et les superlatifs pleuvent. Ce que les commentateurs un brin chauvins oublient de préciser, c’est que l’arbitre a prolongé le match de vingt minutes (du jamais vu… !) et que les Bleus ont renversé le score en toute fin, l’emportant 20 – 18 après avoir été menés durant toute la partie. Ah ! Ce côté franchouillard, comme il est regrettable de le constater parfois fanatiquement cocardier !...

Dimanche 19 mars

 Décidément, les sociaux-démocrates allemands s’activent. Erdogan ayant répété que Merkel adoptait « des pratiques nazies », Sigmar Gabriel, le ministre des Affaires étrangères, lui a sèchement répondu : « Nous sommes tolérants, pas des imbéciles ! » Convenons que la préparation des futures élections législatives n’est en rien le prétexte de cette flèche. La réaction de Gabriel prouve qu’il a le sens de l’État et qu’il respecte la chancelière.

                                                           *

 Le rassemblement si enthousiaste que François Hollande réussit au Bourget en janvier 2012, Hamon le réalisa dans un pareil élan à Bercy. Mais pour lui non plus ce déploiement spectaculaire ne modifiera pas les données de la compétition. Ce sera, dans sa vie, un émouvant souvenir.

                                                           *

 L’IFOP sollicite encore des citoyens pour jauger l’appréciation qu’ils portent à l’action de François Hollande. Et comme il fallait s’y attendre, sa cote de popularité remonte. Mais ce qu’il faut surtout retenir, ce sont les commentaires qui apparaissent à l’unisson : « Lui au moins aura été honnête ! » Ben oui, puisqu’on vous le disait…

Lundi 20 mars

 Lorsque Béatrix Beck écrivit Léon Morin prêtre, le roman qui lui valut le Goncourt en 1952, il y avait six ans que le Seconde Guerre mondiale était achevée. Les esprits étaient encore habités par l’occupation allemande qui avait divisé le peuple en suiveurs et en résistants. Et quand Jean-Pierre Melville décida de l’adapter à l’écran, en 1961, les mémoires étaient toujours baignées d’images tristes, horribles et pour certains culpabilisantes. Quant aux souvenirs qu’elles entretenaient, ils étaient transmis à la veillée, de première main à celles et ceux qui étaient nés pendant ou après le conflit. L’histoire de la communiste athée cachant des juifs qui tombe amoureuse d’un curé tandis que son mari est prisonnier marquait son époque. Et puis, le projet de Melville était servi par le jeune Jean-Paul Belmondo et la belle Emmanuelle Riva. Les cinéphiles se souviennent que les Mauriac s‘étaient épanchés à tour de rôle. Claude d’abord, dans Le Figaro du 30 septembre : « Film probe, émouvant, beau comme le roman qu’il reproduit fidèlement. Nous sommes étonnés d’être émus, troublés, de sentir passer le surnaturel. » François ensuite, le patriarche, dans Le Figaro littéraire du 18 novembre : « La grâce s’invite donc me disais-je. Qu’un bon acteur puisse devenir n’importe quelle créature, entrer dans toutes les peaux, je le savais. Mais ici, il fallut devenir ce saint qui ne sait pas qu’il est un saint et qu’il fut en même temps ce garçon aimé d’une jeune femme et qui sait qu’il est aimé. »

 Nicolas Boukhrief propose une nouvelle adaptation cinématographique sous le titre La Confession. Plus d’un demi-siècle plus tard, les esprits ont perdu les repères du climat social glauque, et si le beau Romain Duris ressemble à un saint tandis que Marine Vath joue en pleine authenticité, le film est fade.

Mardi 21 mars

 TF1 avait réuni hier soir cinq des onze candidats à l’élection présidentielle (les mieux cotés aux sondages bien entendu, ce qui met en lumière une discrimination guidée par les exigences de l’audience…) Après que la nuit porta conseil, l’on s’accorde pour considérer que Mélenchon fut le meilleur débatteur. La formation à la IVe Internationale porte encore ses fruits. Macron pouvait paraître parfois vague mais il obtient quand même un bel accessit. Fillon est un peu éteint et Hamon ne déploie aucun charisme pouvant servir ses arguments. Quant à Marine Le Pen, approximative, adepte du n’importe-quoi et vulgaire, forcément vulgaire, on se demande comment elle pourrait être qualifiée pour le second tour. Á un mois du scrutin, 34 % des Français se déclarent encore indécis. La télévision a influencé les primaires, peut-être produira-t-elle le futur président. Ce serait dans la logique du monde médiatisé à outrance.

Mercredi 22 mars

 Où sont encore les zones de sécurité. Tandis que la Belgique commémore le premier anniversaire des attentats sanglants de Bruxelles, un policier est poignardé à Londres en face du Parlement. Quelques minutes plus tard, des coups de feu éclatent sur le pont de Westminster. Plusieurs blessés sont à déplorer dont des lycéens français. Le moins que l’on puisse dire est que cela ne se déroulait pas dans les quartiers mal famés de la capitale britannique.

20 mars 2017

Le Printemps pousse

Le printemps trompe l'hiver Les petites pousses poussent Poussent d'inaudibles cris
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